EXPOSÉ DES MOTIFS

En 2022, dans son ouvrage Si les enfants votaient, le militant pour les droits des enfants Lyes Louffok dénonçait « la domination — ancienne et absolue — exercée par les adultes sur les enfants grâce au statut de minorité qui donne le seul droit de ne pas en avoir ». Par cette phrase, il caractérise et dénonce le fait largement admis, “naturel” revendiquent certain•e•s, que l’enfant ne doit pas déranger, pas parler, pas choisir, bref, qu’iel doit rester à sa place et obéir, car iel ne sait pas ce qui est bien, et surtout pas en ce qui la ou le concerne. Iel ne serait qu’un fragile “brouillon de l’adulte”. De l’autre côté, l’adulte, le parent en particulier, est réputé•e toujours bienveillant•e, à l’écoute, sachant ce dont son enfant a besoin mieux que personne.

Dans cet imaginaire, l’adulte est exemplaire, un modèle sur lequel l’enfant s’appuie pour devenir un être capable de vivre en société. Iel se bat pour offrir un monde équitable, juste, respectueux, apaisé, émancipateur. Nul besoin de libre-arbitre ; l’adulte sait pour toi. Dans cet imaginaire, utilisé pour justifier tout en la cachant la domination adulte violente, on ne décompte pas, chaque semaine, deux enfants tué•e•s sous les coups de leurs parents, ni 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année, dont 77% au sein de leur famille. Non, dans cet imaginaire, chaque heure n’est pas marquée par un viol ou une tentative de viol à l’encontre d’un•e enfant. Non, ça, c’est la réalité, que les adultes tentent de taire.

Dans la réalité, quand un•e enfant dénonce des violences, iel est systématiquement accusé•e d’avoir exagéré, de ne pas avoir compris, ou juste de bien l’avoir cherché. Dans la réalité, le fait de priver un•e enfant de ses droits est la norme, et est même appelé “éducation”. Les adultes parlent à leur place pour s’arroger du pouvoir, les condamnant à la violence, l’humiliation et le silence. Ainsi, l’adultisme,  système d’oppression et de domination des adultes sur les jeunes personnes, broie les enfants dès leur naissance et bien après la majorité au nom de la sacro-sainte et bienveillante autorité des adultes.

En cohérence avec nos principes et notre idéal d’émancipation qui refuse toute forme de domination, nous, Jeunes Écologistes, nous revendiquons du mouvement de l’enfantisme et adoptons en matière de protection des droits des enfants une grille d’analyse basée sur les outils et les fondements du féminisme. Nous nous proposons dans cette motion d’analyser les mécanismes de l’adultisme, sans être exhaustif•ve•s, pour mieux comprendre pourquoi les adultes considèrent qu’il est normal que les enfants leur soient soumis•e•s, et comment nous devons combattre cette domination. Nous souhaitons ici rendre leur voix aux enfants.

L’adultisme, un continuum de violences

Les violences envers les enfants et les adolescent•e•s, tout comme celles faites aux femmes, ne relèvent ni de faits isolés ni d’un phénomène nouveau. Elles sont le reflet d’un système de violences profondément enraciné, aussi ancien que la domination patriarcale elle-même, domination qui confère au pater familias un pouvoir absolu sur sa famille et dans la société, reléguant femmes et enfants au rang d’êtres inférieur•e•s considéré•e•s comme des objets que l’on peut exploiter ou maltraiter sans limites. Tout comme nous avons intégré la notion de continuum des violences faites aux femmes, il est nécessaire de reconnaître l’existence d’un continuum des violences adultistes qui s’exprime à toutes les époques, dans tous les espaces et pour opprimer la totalité des enfants. Aucun•e ne peut y échapper.

Ce continuum est d’abord historique et géographique. D’une part, les enfants ont toujours été soumis•e•s aux violences des adultes : les coups, les cris et les violences sexuelles sont intemporels. Juridiquement, on peut remonter à l’Antiquité et aux racines du pater familias, ce statut du droit romain qui offrait au père de famille le droit d’abandonner un•e enfant à la naissance, mais aussi la patria potesta, droit de vie ou de mort sur les enfants. Au XIXème siècle encore, l’enfant appartient toujours au père dans le Code civil de Napoléon Ier (1804) avec la « correction paternelle » : le père peut faire emprisonner ses enfants pour les punir. À cette même période se développent les « colonies pénitentiaires pour mineurs », bagnes dans lesquels étaient enfermé•e•s et exploité•e•s des enfants condamné•es. Ils furent fermés en 1945, mais on décompte toujours 800 mineur•es emprisonné•es sur le sol français en 2020.

D’autre part, les violations des droits et de la dignité des enfants sont universelles : elles n’ont aucune frontière. Même la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE) adoptée en 1989 établissant les droits les plus fondamentaux des enfants, signée par tous les États à l’exception des États-Unis, n’est en réalité respectée par aucun pays. En 2022, l’ONU a recensé 27 180 violations graves commises contre des enfants dans le monde — uniquement les plus extrêmes comme les meurtres-. Près de 250 millions d’enfants vivent dans des zones de guerre, 149 millions d’enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition. Ces violences ne sont ni anecdotiques, ni des fatalités : elles sont le produit direct d’un système dominé par les adultes, reproduit sans remise en question, dans lequel les enfants sont abandonné•e•s.

Les violences adultistes sont par ailleurs quotidiennes pour les enfants, dans l’espace privé ou public, les personnes qui s’occupent des enfants répètent les mécanismes d’oppression, assignent les mineur•e•s à une place de spectateur•rice•s, parce qu’iels ont aussi grandi dans une société adultiste. C’est ce que l’on nomme les Violences Éducatives Ordinaires (VEO). « Sur l’enfant l’adulte se venge de vieillir, lorsqu’il lui demande de ne pas déranger, de surtout ne rien dire », comme l’exprime si bien Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes. La vie la plus quotidienne est le lieu d’une violence insidieuse contre les enfants : privé•e•s de la parole, iels doivent se taire face aux injonctions des adultes qui ont valeur d’obligations sacrées. Il n’y a encore pas si longtemps, avant la loi du 10 juillet 2019 (non respectée), il était légal de frapper un•e enfant qui répondait à sa mère ou son père pour exprimer son désaccord, sous prétexte qu’il s’agit d’« insolence ». Les mineur•e•s n’ont souvent pas le droit non plus de décider de leurs activités extra-scolaires, de leur orientation professionnelle : elles sont soumises au bon vouloir des parents qui refusent de voir leurs enfants suivre une autre voie que celle qu’iels leur ont tracée, comme si l’enfant ne savait pas réfléchir. L’enfant n’a pas de liberté d’expression, iel ne peut pas choisir, avoir un esprit critique : on le prépare à être un•e humain•e soumis•e. 

Cette obéissance forcée n’est qu’une seule des humiliations que font subir les adultes aux mineur•e•s. Ces dernier•ère•s sont rabaissé•e•s par de simples phrases comme « Tu ne peux pas comprendre, c’est pour les adultes » ; des critiques répétées et des insultes ; des cris ; des coups comme les gifles. Les adultes se permettent tout, puisqu’iels s’adressent à des enfants, on voit bien ici l’idée que les mineur•e•s seraient leur propriété. Tout est permis sous prétexte d’“éduquer” l’enfant. Ces violences ne sont souvent même pas reconnues, et pour les enfants, elles sont invisibles, car cela constitue leur réalité, leur normalité, tout en les blessant au quotidien. Elles sont donc un problème systémique qui permet l’oppression des enfants.

La maltraitance infantile est un aspect plus connu mais tout aussi peu combattu que les VEO, qui « désigne toute forme de mauvais traitement physique, émotionnel ou sexuel que subit une personne de moins de dix-huit ans » selon l’Unicef. Surtout présentes dans le cadre familial, elles sont cachées derrière les murs de la maison. Lorsque l’enfant est battu•e, privé•e de nourriture, de déplacements, de soins, iel est brisé•e par un mécanisme d’humiliation et de silence imposé qui l’empêche de dénoncer ses parents violent•e•s, ou son père dans le cas de violences conjugales contre la mère et l’enfant. La plupart des gens n’étant pas formé•e•s pour détecter les situations de violences, l’enfant victime de maltraitance peut aller à l’école pendant des années sans que personne ne s’aperçoive de rien ; et si l’enfant réussit à contacter le 119, la ligne est souvent saturée. Selon l’OMS, trois mineur•e•s sur quatre dans le monde subissent de la maltraitance infantile : 75% des enfants sont victimes de violences graves au quotidien, 40 000 sont tué•e•s chaque année.

La maltraitance infantile comprend aussi les violences sexuelles subies par de nombreux•euses enfants. Les enfants sont tellement considéré•e•s comme des objets que les adultes leur font subir des agressions sexuelles, des viols, brisant définitivement leur vie qui seront marquées par des séquelles psychologiques et physiques, contrairement aux agresseurs qui ne sont presque jamais condamnés. Dans plus des trois quarts des cas, ces enfants sont victimes d’incestes, par des membres de leur famille, un impensé de la société qui expose les enfants car on refuse de voir, là encore, que la famille n’est pas un lieu protecteur mais bien le premier espace des violences. En France, la CIIVISE montre que les mineur•e•s sont victimes d’une agression sexuelle toutes les trois minutes, dont 77% d’inceste.

Les violences adultistes s’expriment en outre également par des choix et débats politiques plus généraux, qui émanent des adultes, puisqu’iels votent. La société se construit contre les enfants et cela a des conséquences qu’iels vivent au quotidien. En France notamment, les fantasmes de la droite et l’extrême-droite qui envahissent le débat public, autour de l’autorité des enseignants qu’il faudrait renforcer car les enfants seraient de plus en plus « irrespectueux des règles », sont inquiétants. Est encore mise en avant l’idée que l’enfant doit être maté et obéir sans discuter. Le service public de l’Éducation nationale continue de se dégrader, avec une organisation qui reste verticale. Les professeur•e•s, habitué•e•s à une transmission à sens unique, obligent les enfants à se taire, assis•e•s pendant plusieurs heures, et le système de notes favorise le stress et la compétition aux dépens de l’émancipation. On peut aussi évoquer la mise en place du SNU, qui tient du service militaire obligatoire et participe d’une militarisation de la jeunesse pour la faire rentrer dans le rang. À l’heure où les enfants commencent à gagner certains droits, une loi contre les VEO, ça semble déjà trop. Les incessantes polémiques autour des « heures d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité » et leur inexistence dans les faits au sein des établissements français, montrent une volonté de contrôler ce que les enfants savent pour les empêcher de mettre des mots sur une situation anormale et ainsi protéger le système patriarcal.

De plus, la construction de l’espace, un autre choix des adultes retiré aux enfants, éclaire aussi cette relégation des mineur•e•s au second plan : tout est construit, dans notre société, dans l’espace public comme au sein de la maison, pour les hommes cisgenres blancs valides hétérosexuels adultes. Cela signifie que les enfants grandissent dans un monde qui n’est pas adapté à leur taille, dimensionné pour les adultes ne serait-ce que par la hauteur du mobilier ou le fait que la route occupe une place prédominante alors que les enfants ne conduisent pas. Cette violence symbolique renvoie constamment les enfants à l’idée qu’iels n’ont pas vraiment de place tant qu’iels ne sont pas devenu•e•s adultes.

Au-delà de ces manifestations évidentes, l’adultisme exacerbe les autres discriminations que peuvent vivre les enfants (racisme, sexisme, LGBTQIA-phobie, validisme…), car la domination adulte est un prétexte supplémentaire et complètement normalisé à l’exercice du contrôle des corps, des vies et des identités. Par conséquent, l’enfantisme se doit d’être intersectionnel. Les violences LGBTQIA-phobes en sont l’illustration la plus évidente. Tous les discours hostiles aux droits des LGBTQIA+, et particulièrement les discours transphobes, montrent une obsession du contrôle des enfants, une volonté des parents de leur imposer une identité. En 2023 et 2024, la droite sénatoriale argumentait en faveur de l’interdiction des transitions de genre pour les mineur•e•s trans en évoquant la remise en question de l’autorité parentale que cela pouvait générer. Les conséquences sont évidentes : un•e enfant dont l’identité est réprimée développe des mécanismes de défense et de déni qui le suivront à l’âge adulte. La détresse psychologique engendrée les expose plus fortement aux risques de dépression, et de suicide. C’est la même pression à rentrer dans le rang et la norme qui génère les mutilations infligées aux enfants intersexes, lesquelles laissent de graves séquelles psychologiques et physiques.

De la même façon, les violences adultismes mêlées au validisme systémique débouchent sur des formes discriminations extrêmement pernicieuses. Les enfants en situation de handicap sont très vulnérables, car les adultes leur refusent l’adaptation de la société nécessaire pour qu’iels puissent vivre sans devoir constamment s’adapter. C’est particulièrement le cas concernant les handicaps invisibles, car les parents qui ont là encore tout pouvoir sur leurs enfants, leur refusent très souvent des diagnostics qui permettraient d’établir des troubles du spectres autistique, des troubles « dys » ou des TDAH ; et les enfants n’ont donc pas accès au suivi médical et à des adaptations de leur quotidien qui les soulageraient. Chaque handicap nécessite un suivi adapté et des aménagements en classe ou dans les différentes activités extra-scolaires : actuellement, les enfants en situation de handicap sont contraint•e•s de s’adapter aux autres tout en subissant un fort rejet, sans que personne ne sache faire de simples gestes qui les aideraient un peu au quotidien, diminuant les risques de détresse psychologique. Le manque chronique d’AESH dans le système scolaire et leur précarisation participent de la violence. Cette combinaison des violences adultistes et validistes montre l’incapacité de la société construite par les adultes à être inclusive.

L’autorité parentale : priver de voix les enfants

Le continuum des violences adultistes repose sur la domination et l’oppression des enfants  par les adultes. À la source de cette domination : l’idée que dans la famille, les parents et en premier lieu les pères ont le pouvoir, qui entraîne une structuration de la société et du système politique dans laquelle les adultes ont inévitablement tout pouvoir, particulièrement les hommes. C’est donc ce que l’on appelle dans le droit français « l’autorité parentale » qui structure la domination adultiste. 

Car, au lieu d’instituer d’une “responsabilité parentale” basée sur des principes de responsabilité et de soin, le droit actuel offre aux parents une « autorité parentale », c’est-à-dire un pouvoir sur l’enfant. On continue à croire aujourd’hui dans notre société que les liens du sang doivent passer avant l’intérêt de l’enfant. Encore et toujours, au détriment des enfants, « le sang prévaut […] même quand il est empoisonné » (Lyes Louffok). Encore et toujours, les liens du sang donnent aux parents le droit de décider à la place de leur enfant, dont l’âge les priverait entièrement de discernement ou de droit au libre-arbitre. Jusqu’à dix-huit ans, l’enfant est alors contraint•e pour toutes sortes d’activités de présenter une « autorisation parentale » – la liberté s’arrête au bon vouloir du parent. Les conséquences les plus graves de « l’autorité parentale » sont les violences contre les enfants comme la maltraitance infantile. En effet, l’enfant étant considéré•e comme propriété de ses parents, celleux-ci peuvent « en faire ce qu’iels veulent ». Cela n’est pas sans rappeler les conjoints violents qui disent « c’est ma femme, je fais ce que je veux ». Là est le problème : un•e être humain ne peut pas être la propriété de quelqu’un d’autre, mais c’est dans les faits le cas pour les enfants.

De plus, cette notion juridique impose aussi, dans le droit français, des devoirs aux enfants depuis le Code civil, comme celui de nourrir leurs parents devenu•e•s âgé•e•s, comme si c’était de leur responsabilité, et ce même si ces parents ont été maltraitant•e•s. Ayons conscience également que les mécanismes de l’autorité parentale se reproduisent dans n’importe quelle situation où l’adulte s’occupe d’un•e enfant, notamment au sein de l’école où l’autorité parentale devient l’autorité de l’enseignant•e. Ainsi l’autorité parentale est à l’origine de l’adultisme… et produit toujours plus de violence adultiste.

Le pouvoir donné aux parents et aux adultes en général sur les enfants par le concept de « l’autorité parentale » leur permet de prendre les décisions qui concernent les mineur•e•s à la place de ces dernier•ère•s. Par conséquent, les enfants n’ont pas de voix politique. Là encore, comme les femmes pendant des siècles (jusqu’en 1945 en France), les enfants sont considéré•e•s par la société comme des humain•e•s ayant « trop peu d’expérience », « trop peu de cartes en mains pour comprendre les enjeux » (cartes qu’on évite soigneusement de leur donner). Partant de ce principe qui n’est étayé par aucune étude auprès des enfants, la société a décidé que les meilleur•eures•s représentant•e•s de leurs demandes seraient… leurs parents. Avez-vous déjà vu un parent demander à son enfant ce qu’iel pensait des élections pour accorder son vote avec les besoins de l’enfant ? Les élu•e•s ont-iels mené jusqu’à présent des politiques favorables aux enfants ? Le résultat de « l’autorité parentale » est la disparition de la voix des enfants de l’espace public. 

Ce à quoi il faut ajouter, la plupart du temps, un refus des adultes d’exposer les enfants aux questions politiques qui leur permettraient de se forger un avis, car « ce n’est pas normal d’exposer les enfants à des questions aussi complexes et inquiétantes ». Pourtant, évite-t-on d’exposer la violence du monde aux enfants quand iels sont maltraité•e•s, dévalorisé•e•s, frappé•e•s, violé•e•s par des adultes bien moins scrupuleux•euses ? Les adultes n’admettent toujours pas que les enfants sont quotidiennement exposé•e•s à la violence, et que l’arène politique est justement un espace où les mineur•e•s pourraient enfin changer le monde qui leur a toujours été imposé. Lorsqu’on observe les résultats électoraux des dernières élections, avec une extrême-droite qui a reçu plus de 30% aux dernières élections européennes en France, qui ne cesse de gagner du terrain en propageant la haine de l’autre, il apparaît clairement qu’on ne demande pas aux citoyen•ne•s de « comprendre les enjeux » avant de leur donner le droit de vote. Alors pourquoi les enfants sont-iels privé•e•s de voix politique ? Pourquoi un•e mineur•e ne peut-iel pas voter quand iel est « tenu[•e] pour responsable quand [elles et] ils commettent un délit », comme le dit Lyes Louffok ? 

Aujourd’hui, c’est 73% des enfants qui « estiment qu’ils ne sont pas assez représentés ou mal associés aux décisions politiques les concernant » d’après l’étude Vers une démocratie inclusive de l’Unicef France en 2024. Cela montre très clairement que les enfants ont une conscience politique et savent qu’on prend les décisions sans elleux. La vraie raison de la restriction de l’accès des enfants à la vie politique, est qu’en plus d’être adultistes, celleux qui ont le pouvoir dans la société veulent le garder. Iels ne veulent pas que les enfants puissent remettre en question les violences et les fautes des adultes, car, comme l’exprimait très bien en 1919 le visionnaire défenseur des enfants Janusz Korczak dans Le droit de l’enfant au respect : « Nous n’aimons pas que les enfants nous critiquent. Ils n’ont pas le droit de relever nos erreurs ou nos incohérences ». Les enfants sont donc privé•e•s de voix politique, empêchant une résistance efficace contre la domination adultiste.

Notre société abandonne les enfants 

Le fait que les enfants n’aient pas de voix politique condamne la société à rester violente envers elleux. Même quand les parents sont maltraitant•e•s, la société n’est pas capable d’aider les enfants. Le système adultiste laisse les adultes impuni•e•s et les enfants sans protection face à elleux.

D’abord, les enfants sont les premières victimes des grandes catastrophes déclenchées par les adultes : chaque année, des millions d’enfants vivent des conflits armés ou les conséquences du changement climatique, ce à quoi iels sont particulièrement vulnérables. 35 millions d’entre elleux doivent fuir leur pays, parfois seul•e•s sans leurs familles, tué•e•s ou détenu•e•s. Ces mineur•e•s traversent des kilomètres, rencontrent la mort, subissent d’innombrables violences, notamment sexuelles, avant de réussir pour une petite partie d’entre elleux à atteindre un territoire où iels peuvent être en sécurité. Mais lorsqu’iels arrivent, l’accueil est tout aussi inhumain que la traversée, comme dans l’Union Européenne : enfermement dans des camps de réfugié•e•s, avec très peu voire pas de nourriture, d’eau propre, de sanitaires, sans pouvoir changer de vêtements ou vivre dans un logement.

En France, si les enfants sont isolé•e•s car arrivé•e•s sans leurs parents, ces « mineur•e•s non accompagné•e•s » subissent des tests de minorité, car les autorités partent du principe qu’iels mentent sur leur âge pour « profiter de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) ». Ces tests, humiliants, ne sont scientifiquement pas fiables, de l’aveux même du Conseil constitutionnel. Il s’agit de tests osseux, d’interrogatoires pour « évaluer la maturité », qui mènent à un tri des enfants pour savoir qui serait vraiment mineur•e quand tous leurs papiers ont disparu. L’objectif : réduire le nombre d’enfants à la charge de l’ASE, qui n’a pas les moyens de placer les jeunes. Au final, même si les mineur•e•s étranger•ère•s réussissent à obtenir un endroit pour vivre après un combat acharné, iels sont toujours stigmatisé•e•s par le racisme et la xénophobie qui imprègnent la société occidentale. 

Pour l’ensemble des enfants de la planète, les catastrophes évoquées privent aussi de perspectives d’avenir. Les enfants sont de plus en plus sujet•te•s à différentes formes de détresse psychologique en raison des événements anxiogènes mondiaux, ainsi que du système capitaliste individualiste qui pousse chacun•e à se replier sur soi et impose de travailler toujours plus, ce que les enfants vivent tous•tes. La peur, l’incompréhension et la souffrance générées par les famines, les guerres, les dictatures, le changement climatique et la destruction du vivant (qui provoquent spécifiquement de l’éco-anxiété), le fonctionnement de la société en général, affectent durablement les enfants. 

Iels connaissent la détresse psychologique, la dépression, et peuvent aller jusqu’au passage à l’acte (suicide). Aujourd’hui, un•e adolescent•e sur sept présente de graves risques de dépression en France, 11,2 millions de jeunes de moins de 19 ans en Europe souffrent de troubles de la santé mentale. Encore plus alarmant : entre 2021 et 2022, les hospitalisations des filles âgées de 10 à 14 ans pour scarification ont augmenté de 63% d’après l’Unicef France. Cependant, la prise en charge des jeunes souffrant de troubles de la santé mentale diminue en même temps que le nombre de professionnel•elle•s : il n’y a qu’un•e médecin scolaire pour 16 000 élèves en France, seul•e•s 700 pédopsychiatres exercent sur le territoire. L’État se désintéresse complètement de la santé mentale des enfants, à qui on refuse une prise en charge appropriée, quand iels souffrent du monde que leur imposent les adultes.

Lorsque l’enfant dénonce une violence, la société n’est encore pas à la hauteur : il n’est bien souvent pas pris•e en considération. D’une part parce que l’on accorde peu de crédit à la parole de l’enfant. Celle ou celui qui trouve le courage de briser le silence et d’affronter les adultes pour dire qu’un•e autre lui fait subir des violences se heurtera bien souvent à une remise en cause de sa parole, qui le pousse à retirer ses accusations, pourtant vraies. En outre, si un•e adulte croit l’enfant, iels ne font pas le poids à deux face au système du silence. Les adultes se protégeant entre elleux, notamment les pères violents, la justice ne condamnant pas dans la plupart des cas les agresseurs, l’enfant n’est pas mis à l’abri. Anne-Cécile Mailfert l’explique dans sa Lettre à Adèle du 1er avril 2022 : lorsqu’une mère et son enfant dénoncent des violences de la part du père, la justice considère souvent que la mère « manipule » ses enfants, et elle peut se voir retirer leur garde au profit de l’agresseur. La justice continue de privilégier les liens du sang plutôt que l’intérêt de l’enfant victime.

Enfin, lorsque les enfants sont victimes de violences à la maison et que leur parole se libère, si la justice décide enfin de les mettre à l’abri, la société doit prendre la place des parents : donner un toit, à manger, une éducation et de l’amour à l’enfant. Au lieu de cela, des mois voire une année après un signalement, les mineur•e•s sont placé•e•s à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) dont la situation est catastrophique et maltraitante. La responsabilité de prendre soin de ces mineur•e•s revient à des éducateur•rice•s spécialisé•e•s qui travaillent dans des conditions lamentables : iels s’occupent souvent de 60 enfants en même temps, parfois avec un diplôme d’État pour trois années d’études -insuffisantes pour s’occuper d’un•e enfant victime de violences-, souvent sans diplôme. Le professionnel•le est dépassé•e, très mal payé•e : iel ne peut empêcher les situations maltraitantes dans les foyers, quand iel n’est pas lui-même violent•e. Les 400 000 enfants de l’ASE sont livré•e•s quotidiennement aux violences psychologiques, physiques et sexuelles des autres enfants ou des adultes, à un manque quasi-systématique de soins et d’école. Quand il n’y a plus de place à l’ASE, surchargée, les enfants sont envoyé•e•s dans des hôtels et laissé•e•s seul•e•s dans des conditions de vie indignes encore plus violentes qu’au foyer. Iels peuvent aussi aller dans des familles d’accueil, trop peu nombreuses et pour beaucoup maltraitantes, sans que l’ASE ne s’en aperçoive car les visites de contrôle sont indiquées plusieurs semaines à l’avance. 

L’absence d’avocat pour les enfants les condamne à être transféré•e•s de foyers en familles d’accueil, même si iels se sentaient bien à un endroit et désiraient y rester, les brisant un peu plus. Et comme l’ASE à un fonctionnement décentralisé confié aux départements qui ne communiquent pas entre eux, les suivis des enfants et des signalements de professionnel•le•s maltraitant•e•s ne sont pas effectués correctement, exposant davantage les mineur•e•s au danger. Ce fonctionnement maltraitant entraîne : troubles de la santé mentale et suicides des enfants à l’ASE, précarité des anciens enfants placé•e•s renvoyé•e•s à 18 ans, vie dans la rue, addictions, prostitution. Là où la société devrait protéger les enfants dont les familles sont violentes, elle les laisse à nouveau dans l’enfer sans remplir son rôle.

Conclusion

Dans une société entièrement construite par et pour les adultes, les violences faites aux enfants sont innombrables, de l’obligation de rester silencieux aux maltraitances infantiles en passant par les VEO. En 2025, l’enfant est toujours pensé comme un objet et non un être humain qui possède des droits et a besoin de protection ; à tel point que même lorsque la société considère certaines pratiques comme violentes, elle refuse d’agir pour prendre soin des enfants.

À la lumière des droits humains, des principes de justice, d’équité et de liberté, le système d’oppression adultiste doit être dénoncé et combattu pour qu’un jour, les enfants puissent grandir dans un environnement apaisé et respectueux, qui s’adapte à leurs besoins. Empêcher ainsi la domination de briser la vie des enfants permettra finalement d’arrêter le cycle de la violence entre les générations.

DISPOSITIF

Les Jeunes Écologistes, dont une partie sont des enfants aux yeux de la loi, ont conscience de tous les mécanismes de l’adultisme qui oppriment les enfants mis en lumière dans l’exposé des motifs. Ils se revendiquent donc du mouvement de l’enfantisme, qui au même titre que le féminisme pour les femmes, lutte contre la domination adulte et les violences à l’encontre des enfants. Iels revendiquent qu’en sortir passe par le renversement de la société patriarcale actuelle, qu’ils s’engagent à combattre sous toutes ses formes : misogyne, adultiste, validiste et LGBTQIA-phobe.

La société est responsable des enfants avant les parents et a le devoir de briser la domination des adultes :

  • Tous les articles de la CIDE, laquelle doit être plus ambitieuse, doivent être intégralement respectés, partout dans le monde et pour tous•tes les êtres humains, y compris de 0 à 18 ans. Pour cela, les États, et notamment ceux de l’Union Européenne, doivent développer une diplomatie des enfants et promouvoir les droits de ceux-ci dans les relations internationales ;
  • Chaque adulte a une responsabilité envers chaque enfant et se doit de respecter ses droits et d’agir pour sa protection et son bien-être ; 
  • La société doit assurer la qualité de vie des enfants dans les espaces et services publics, ce qui implique notamment que le budget nécessaire y soit consacré (Éducation nationale inclusive et horizontale, espaces publics adaptés avec une circulation restreinte et des espaces à hauteur d’enfants, ASE protectrice et qui tient vraiment son rôle de remplacement des parents en accompagnant chaque enfant) ;
  • La société offre des lieux refuge aux enfants où il n’y a pas de violences : l’Éducation nationale, les Accueils Collectifs de Mineur•e•s et l’ASE sont entièrement repensés pour proposer gratuitement aux enfants tous les soins dont iels ont besoin, notamment des suivis psychologiques approfondis. Tout•e professionnel•le en contact avec des enfants est formé•e•s sur leurs droits et a obtenu un diplôme suite à des études pour exercer son métier, aucun•e enfant ne doit souffrir de discrimination dans ces lieux refuges (personnel dédié pour les enfants en situation de handicap par exemple) ;
  • Les tuteur•rice•s légaux•ales des enfants ont une responsabilité envers ces dernier•ère•s et ne peuvent les éduquer comme iels l’entendent. Leur autorité parentale actuelle devient par conséquent la « responsabilité parentale ». Cette responsabilité est à sens unique, un•e enfant ne doit rien à ses parents : les articles 205, 206 et 207 du Code Civil doivent être abrogés.

Les enfants ont le droit de s’exprimer et d’être écouté•e•s dans tous•tes les circonstances, ainsi que d’avoir une représentation politique, car la société les considère comme des êtres humains et se construit avec et pour elleux :

  • L’enfant à le droit de jouer, s’amuser, chahuter, il est normal qu’un•e enfant ne reste pas immobile et sagement assis•e toute la journée ; et un•e enfant violent•e est bien souvent un•e enfant victime de violence, et non un « jeune délinquant »  ;
  • Tous•tes les enfants sont formé•e•s à l’école sur leurs droits, les droits humains et la vie politique de leur pays, afin qu’iels puissent faire leurs propres choix face aux adultes et participer avec esprit critique au système politique. Des écoles maternelles jusqu’au lycée (adapté suivant les âges) : un temps d’éducation aux droits des enfants et aux droits humains (éducation à la vie sexuelle et affective notamment) est obligatoire chaque semaine. Il s’articule avec le cours d’EMC qui permet d’analyser le contexte politique. Le respect de ces temps est garanti par un contrôle très strict des inspecteurs, un budget conséquent et une formation obligatoire des enseignant•e•s sur ces questions : ils sont des moments d’échanges horizontaux qui n’alourdissent pas l’emploi du temps mais permettent la construction de capacités de réflexion dans un cadre apaisé ;
  • La loi reconnaît que le consentement et le respect du choix de l’enfant sont obligatoires pour prendre les décisions qui le concerne, les parents n’ont pas à trancher pour lui (orientation scolaire et professionnelle, santé, alimentation, genre et orientation sexuelle, lieu de vie…) ;
  • La loi reconnaît que l’avis de l’enfant est nécessaire dans le choix du mode de garde lors de séparation des parents ;
  • Chaque enfant a un•e avocat•e pour lui seul•e lorsqu’iel se trouve face à la justice et bénéficie de la différenciation des peines jusqu’à 18 ans en raison de sa vulnérabilité : l’enfermement de mineur•e•s, actuellement pratiqué en France, est notamment interdit car dangereux pour les enfants ;
  • Tout•e être humain•e est citoyen•ne d’un pays à sa naissance et obtient donc le droit de voter lorsqu’iel naît, ainsi que le droit d’adhérer à n’importe quel parti politique, syndicat ou association : l’enfant connaît ce droit et décide de l’exercer dès qu’iel s’en sent capable et le souhaite, sans pression extérieure aucune ;
  • Abandon complet du SNU et de toute tentative de militariser les jeunes alors qu’iels ont besoin de lieux d’expression ;
  • Des institutions sont créées à toutes les échelles pour intégrer pleinement l’avis des enfants dans le système politique, elles ont un poids conséquent car la prise de décision se fait avec et pour les enfants. Elles doivent être connues de tous·tes ;
  • Pour éradiquer la violence contre les enfants, la CIIVISE est maintenue et des enfants en sont membres. Elle est une autorité indépendante, reçoit des moyens renforcés, remet régulièrement des rapports aux corps législatifs et exécutifs qui se doivent de suivre ses recommandations, notamment via le travail parlementaire. Elle travaille avec le Conseil des Jeunes de la Protection de l’Enfance, uniquement composé d’enfants de l’ASE qui ont le dernier mot dans les décisions prises sur cette institution.

Les Jeunes Écologistes reconnaissent et s’engagent dans le combat enfantiste en agissant :

  • Iels développent leurs réflexions sur le sujet au sein d’un nouveau groupe de travail dédié.
  • En tant qu’organisation qui se doit de représenter toute la jeunesse, iels réfléchissent à l’intégration des volontés des enfants en son sein. Les Jeunes Écologistes doivent être des porte-voix de leurs revendications en toutes circonstances.