Parlement du 16 novembre 2025
Disclaimer : Les travaux de Thomas Piketty sont cités ici pour leurs apports économiques et théoriques non négligeables. Il est néanmoins important de rappeler qu’il a été accusé de violences conjugales1 par son ex-conjointe Aurélie Filippetti, et qu’il a lui-même reconnu la véracité des faits, ce qui soulève des questions éthiques quant à l’utilisation et la mention de ses travaux. La reconnaissance de ces faits et la condamnation des violences demeurent donc indispensables.
Exposé des motifs
Un modèle d’un autre temps
Comme le constataient les Saint-Simonien, la révolution de 1789 a aboli la transmission héréditaire du pouvoir politique (monarchie), du pouvoir social (les emplois se transmettaient à l’époque héréditairement pour la fonction publique, et c’était généralement vrai aussi pour les autres professions), mais a oublié de mettre fin à la transmission héréditaire du pouvoir économique. Aujourd’hui, cet héritage monarchique est de nouveau structurant dans notre société, et est devenu le vecteur principal des inégalités. Les économistes spécialistes parlent même d’un “retour de la société des héritiers”2. Les chiffres sont sans appel : dans une étude publiée en décembre 20213, le Conseil d’analyse économique montre que la part de la fortune héritée dans le patrimoine total est passée, depuis les années 1970, de 35 % à 60 % aujourd’hui. En 2025, les habitant’e’s des pays industrialisés devraient ainsi hériter de près de 6 000 milliards de dollars (5 600 milliards d’euros), soit 10% du produit intérieur brut des pays concernés, contre 5% au milieu du XXe siècle. “Après un reflux des inégalités de patrimoine et une forte mobilité économique et sociale durant la seconde moitié du XXe siècle, l’héritage est redevenu un facteur déterminant dans la constitution du patrimoine”, constatent les auteur’rice’s du rapport.
L’importance grandissante de l’héritage entretient et est entretenue par l’augmentation frappante des inégalités de patrimoine. “Le poids du patrimoine représente aujourd’hui six fois le produit intérieur brut (PIB), contre trois fois dans les années 1970” selon André Masson, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS4. Les 50 % les plus pauvres détiennent ainsi moins de 5 % de l’ensemble du patrimoine, tandis que les 10 % les plus riches possèdent près de 80 % des actifs financiers et professionnels5. Comme l’a montré Thomas Piketty dans Le capital au XXIe siècle, les sociétés héritières sont caractérisées par un taux de rendement du capital plus élevé que le taux de croissance de l’économie. Le rendement du capital devient de fait excessivement élevé par rapport au rendement du travail, et augmente de fait la disparité des fortunes. Cela montre donc la place structurante de l’héritage dans les sociétés occidentales. Or, comme le dit Émile Durkheim, “l’hérédité de la richesse implique comme contrepartie l’hérédité de la misère”.
Dès lors, les disparités entre les successions et leur importance croissante anéantissent toute méritocratie en mettant fin à l’égalité des chances. Dans une société d’hériter, vous réussissez ou échouez selon votre naissance. Pour Thomas Piketty, “l’héritage est le principal vecteur des inégalités sociales”. Il est le meilleur outil de la reproduction du capital.
Aujourd’hui, la transmission héréditaire de la fortune nous paraît évidente. Pourtant, Mélanie Plouviez montre dans son livre L’injustice en héritage qu’elle était fortement remise en question après la Révolution, l’héritage étant considéré comme la principale, voire la seule chose qui maintenait l’aristocratie. La fiscalité successorale constituait donc pour ces libéraux le levier le plus efficace afin de transformer la société en profondeur et définitivement abolir les inégalités de chance. Et ce sont justement leurs réformes successorales, du partage de l’héritage entre les enfants à la taxation progressive qui, à terme, a pu mettre un terme à la mainmise de l’aristocratie. Or, sous le coup d’exonérations prévues dans la loi et d’inégalités de patrimoines exorbitantes dans le capitalisme tardif, l’héritage revient en force et avec lui la concentration dans les mains de quelques fortunes toutes les richesses de la planète.
L’abolition de l’héritage, loin d’être une mesure radicale, était à l’époque vu par nombre de révolutionnaires comme une réforme libérale pour permettre à la bourgeoisie de prendre sa place dans une méritocratie nouvelle ; une simple mesure de bon sens visant à supprimer l’arbitraire dans la fortune, pour consacrer la “capacité” et le “mérite” : les Saint-Simonien proposaient par exemple de confier les fortunes héritées à des banques d’investissements ! De la même manière qu’on ne pourrait dans cette société concevoir le fait que notre dirigeant ne le soit que par son “sang noble”, ou que nous ne puissions pas avoir d’autres métiers que celui de nos parents, il est d’une absurdité totale de penser que le patrimoine de nos géniteur’rice’s doivent nous revenir. Il est donc grand temps de mettre fin à ces privilèges héréditaires d’un autre temps.
Un attachement irrationnel
Ce ne sera pourtant pas tâche aisée, puisque 76 % des français’es considèrent l’impôt sur les successions injuste6. “Qu’est-ce qu’il y a de plus beau dans la vie, que de vouloir que ses enfants commencent un peu plus haut que l’endroit où soi-même on a commencé ?” disait Sarkozy. Ce discours émotionnel qui prend à partie les classes moyennes inférieures voulant “transmettre à leurs enfants le fruit du travail de toute une génération”, est en fait factuellement faux et ne sert qu’à couvrir les ultra-riches d’une fiscalité successorale trop importante.
En effet, le mythe de la surtaxation de l’héritage en France est aussi tenace qu’il est erroné, alors que 85 % des successions ne sont pas soumises à l’impôt selon le ministère de l’économie, et que les 15 % restants bénéficient de nombreuses exonérations prévues par la loi. Les superhéritages (au-delà de 1,8M€) devraient ainsi être imposés à hauteur de 45 % mais en réalité, ils ne paient que quelque 10 % de taxe grâce à ces mécanismes d’évitement. L’égalité devant l’impôt est donc compromise. Face à ce constat, “on ne peut avoir qu’une conclusion : nous sommes revenus à une forme de fiscalité successorale féodale, la loi organise des privilèges” selon Mélanie Plouviez7. In fine, les successions ne sont quasiment pas touchées : le taux effectif moyen en France d’imposition successorale est de moins de 2 %, comme l’a montré Clément Dherbécourt8.
De même, la fiction de vouloir aider ses “enfants” à “commencer” un peu plus haut dans la vie nous leurre profondément, quand on sait que l’on hérite aujourd’hui en moyenne à 60 ans, selon Mélanie Plouviez. Comme conséquence, le patrimoine est de plus en plus détenu par les seniors : les plus de 60 ans possèdent 60 % des patrimoines immobilier et financier d’après André Masson9, alors même qu’iels ne représentent qu’un quart de la population.
Cette haine de la fiscalité successorale est donc infondée, et tient ses origines de notre incapacité à imaginer un monde où l’héritage se concevrait autrement. L’abolition de l’héritage héréditaire ne consiste pas en une suppression pure et simple des sommes héritées par les français’es, mais bien en une redistribution plus utile et juste. La vraie question que cela pose est donc comment voulons-nous hériter ?
Héritons en commun
Pour Johann Gottlieb Fichte, “la propriété individuelle commence avec l’individu et finit avec l’individu”. Les droits individuels d’une personne s’en vont avec elle, le mort n’a ni volonté ni propriété : sa fortune n’appartient à personne sinon à tout le monde. La propriété individuelle naît de la propriété sociale, qu’elle soit privée ou publique (éducations, infrastructures, entreprises, etc) et doit mourir dans la propriété sociale, c’est-à-dire revenir là d’où elle vient. L’abolition de l’héritage se voit donc avant tout comme une socialisation : un héritage pour tou’te’s.
Émile Durkheim proposait par exemple de transférer l’héritage aux organisations de travailleur’se’s, notamment concernant les moyens de production. À la mort d’un propriétaire, son entreprise serait ainsi léguée à ses employé’e’s afin qu’iels décident de son avenir. Son idée était aussi plus largement de financer l’État social qu’il appelait de ses vœux (à l’époque inexistant, mais qui commençait à être théorisé), le but étant de le créer non pas seulement grâce aux revenus du travail, mais aussi ceux du patrimoine.
La socialisation de l’héritage transforme une transmission aristocratique, arbitraire et individuelle en un partage équitable, juste et collectif, où l’écrasante majorité en sortirait largement avantagée. “La solution la plus simple pour diffuser la richesse est l’héritage pour tous” d’après Thomas Piketty10 : utilisons ce merveilleux levier de transformation sociale pour en faire de belles choses !
Enfin, l’héritage, dont l’effet principal est de flouer l’égalité des chances en mettant en place un système aristocratique, doit pouvoir financer un modèle où chacun’e peut prendre le chemin qu’iel souhaite. Aujourd’hui, il perd de son utilité pour la plupart des gens : transmis tardivement, il profite à des personnes déjà propriétaires et financièrement stables, qui le font dormir dans des placements. À l’inverse, le vrai besoin d’argent se manifeste lors de l’entrée dans la vie adulte. Selon une étude conduite par l’OVE11, pour 46 % des étudiant’e’s, au moins la moitié de leurs ressources provient de leurs parents : leurs possibilités d’étude ou d’autonomie dépendent donc souvent de leur famille. Garantir l’égalité des chances, c’est donc aussi lutter contre cet héritage avancé.
Dispositif
Pour appliquer une réelle égalité des chances :
Les Jeunes Écologistes défendent à terme :
- la socialisation totale de l’héritage. Iels revendiquent une vision des successions qui ne soit pas tournée vers la reproduction du capital, mais vers le don et la transmission collective d’une propriété individuelle finie, au profit de la propriété collective d’où elle est née.
- la gratuité intégrale de l’éducation et des frais associés (en formation initiale du moins), dont les frais d’inscription, les fournitures scolaires mais aussi le logement et la nourriture pour l’éducation supérieure, grâce aux recettes obtenues.12
Les Jeunes Écologistes revendiquent à court terme :
- une fiscalité successorale plus importante, et notamment la taxation à 100 % du patrimoine transmis au-delà d’un seuil de 12 millions d’euros.
- la création de davantage de tranches pour les successions, avec des taux supérieurs pour une meilleure progressivité de l’impôt.
- la suppression des nombreuses exonérations fiscales prévues par la loi, et notamment celles sur les biens professionnels, qui engendrent des niches fiscales.
- la mise en place d’une fiscalité cumulative sur la vie entière de la personne héritière. Plutôt que de taxer chaque transmission séparément, le but est de prendre en compte la somme totale de tous les héritages reçus au cours de la vie, dont les donations du vivant que les riches utilisent pour éviter l’impôt.
- la mise en place d’un héritage universel de 120 000 euros à 21 ans, financé en majorité (75 %) par le rétablissement d’un ISF progressif et complété (25 %) par l’imposition sur l’héritage mentionnée.13 Celui-ci sera suivi d’un accompagnement de l’État afin qu’il accomplisse son but d’émanciper financièrement les bénéficiaires, tout en leur permettant à terme une insertion pleine dans la société. »
- plus d’investissement dans l’éducation et la jeunesse (augmenter les capacités quantitatives (nombre de places) et qualitatives des universités, les bourses étudiantes, mettre plus de moyens sur les établissements en REP ou REP+, sur le périscolaire et cetera).
Signataires
Portée par Élise Abgrall, déléguée Rhône-Alpes
- Anatole Durand-Bourgarit (Île-de-France)
- Félix Mésonnier (Île-de-France)
- Zéphyr Isard (délégué Midi-Pyrénées)
- https://www.liberation.fr/societe/police-justice/thomas-piketty-condamne-en-diffamation-contre-aurelie-filippetti-20220525_SH4AN5RF5NABHHE43IW7EQU3SA/ ↩︎
- https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/04/c-est-le-retour-de-la-societe-des-heritiers_6112336_3232.html https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/05/06/inegalites-comment-la-france-est-redevenue-une-societe-d-heritiers_6603254_3234.html ↩︎
- https://cae-eco.fr/repenser-lheritageF ↩︎
- https://www.lalsace.fr/economie/2025/08/25/heritages-le-tresor-des-milliards-de-la-grande-transmission-a-venir ↩︎
- https://cae-eco.fr/repenser-lheritage ↩︎
- Alexis Spire, Résistances à l’impôt, attachement à l’État, Seuil, 2018 ↩︎
- https://www.youtube.com/watch?v=0-aQDuDkrbo ↩︎
- https://www.youtube.com/watch?v=0-aQDuDkrbo ↩︎
- https://www.lalsace.fr/economie/2025/08/25/heritages-le-tresor-des-milliards-de-la-grande-transmission-a-venir ↩︎
- https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/15/thomas-piketty-l-heritage-pour-tous-vise-a-accroitre-le-pouvoir-de-negociation-de-ceux-qui-ne-possedent-rien_6080270_3232.html ↩︎
- https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/EESR14_ES_18/la_situation_financiere_des_etudiants ↩︎
- Le montant des fortunes héritées devrait être de 677 milliards d’euros par an jusqu’en 2040
(https://www.lalsace.fr/economie/2025/08/25/heritages-le-tresor-des-milliards-de-la-grande-transmission-a-venir). ↩︎ - Thomas Piketty, Capital et Idéologie, ed. Seuil, 2019 & Une brève Histoire de l’égalité, ed. Seuil, 2021
Les travaux du CAE (https://cae-eco.fr/repenser-lheritage) démontrent qu’il est possible de mettre en place une fiscalité plus progressive, qui dégagerait de 10 à 20 milliards de recettes supplémentaires, et permettrait de financer un héritage de base de 30 à 50 000 €. Une telle réforme serait bénéfique pour plus de 95% des français·es. ↩︎