Par Neila Semmar, responsable Formation.
Pendant des décennies, le néolibéralisme a soutenu que le libre-échange finirait par bénéficier à toustes. Les interventions militaires, comme la guerre d’Irak en 2003, se sont ainsi drapées dans des justifications humanitaires afin de « fluidifier » le marché mondial et de garantir la sécurité des approvisionnements. Aujourd’hui, plus que jamais, ce récit ne tient plus.
L’extractivisme fossile, une reproduction de la logique d’accumulation du capitalisme
La séquence que nous venons de traverser n’est pas tant une aberration historique que la reproduction de la logique d’accumulation du capitalisme. Il s’agit de maintenir les conditions d’accumulation du capital pour une minorité, au prix d’une violence massive infligée aux territoires et aux populations du Sud global.
À ceci près que le contexte a changé. Nous sommes entré·es dans un régime où les ressources naturelles ne sont plus perçues comme infinies, mais comme des biens limités qu’il faut capturer avant qu’une autre puissance ne le fasse. C’est ce que l’historien Arnaud Orain conceptualise comme un « capitalisme de la finitude » dans Le monde confisqué (2025). Dès lors, l’objectif n’est plus prioritairement de croître par l’échange, mais de sécuriser l’accès à des ressources rares avant les concurrents, y compris, voire surtout, par la contrainte, la guerre ou le chantage diplomatique.
Nous noterons que cette prise en compte stratégique de la finitude contraste avec les discours climatosceptiques affichés par certains dirigeants. Si la raréfaction des ressources est pleinement intégrée aux stratégies géopolitiques et industrielles des grandes puissances, la réalité de la crise climatique continue d’être publiquement niée ou minimisée. Le déni climatique que ces puissances incarnent peut-être ainsi davantage perçues comme un outil politique que comme une réelle méconnaissance.
L’attitude particulièrement agressive de l’administration Trump vis-à-vis des politiques environnementales s’inscrit dans cette logique. Le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, le sabotage des négociations climatiques internationales et la remise en cause du consensus scientifique porté par le GIEC sont autant de moyens de ralentir la transition énergétique mondiale. Son but : prolonger la centralité des énergies fossiles, qui représentent encore environ 80 % de la consommation énergétique globale. Cette orientation se joue bien sûr dans le contexte de la rivalité géoéconomique avec la Chine (très avancée sur le marché des technologies “vertes”).
L’opération menée au Vénézuela par les États-Unis au début du mois de Janvier illustre très bien cette dynamique. Le pays détient en effet les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, ce qui en fait un acteur central du marché énergétique global. Donald Trump, contrairement à ceux qui l’ont précédé dans sa fonction, n’a pas eu de mal à affirmer très clairement ses intentions en ce qui concerne les ressources pétrolières du pays. Le contrôle de ces ressources constitue à la fois un levier sur les marchés mondiaux et un instrument de déstabilisation géopolitique, notamment vis-à-vis de Cuba et de la Chine, fortement dépendantes du pétrole vénézuélien.
La crise climatique comme opportunité impériale
Plus encore, le réchauffement climatique lui-même devient un vecteur de domination, les transformations environnementales étant sciemment exploitées par les pays du Nord pour ouvrir de nouveaux fronts d’accaparement. La fonte de la banquise arctique, par exemple, rend accessibles des gisements d’hydrocarbures et de minerais jusque-là inexploitables, tout en ouvrant de nouvelles routes maritimes stratégiques.
Le contrôle de ces voies et de ces ressources est désormais un enjeu certain pour les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis et c’est dans ce contexte que s’inscrivent les velléités d’annexion ou de mise sous tutelle du Groenland.
Comme le résume l’historien Jean-Baptiste Fressoz :
« Le carbofascisme ne se contente pas de nier la crise climatique : il l’accélère au nom du profit, du pouvoir et de la survie d’une population spécifique, qui s’identifie comme blanche et revendique son statut de dominante. »
Une continuation de la violence extractiviste au-delà des énergies fossiles
Pourtant, il serait aussi illusoire de croire que la transition énergétique, telle qu’elle est aujourd’hui portée par certains pays du Nord, mettrait fin à cette pression, au contraire. Les technologies dites « vertes » reposent sur une intensification de l’extractivisme minier, comme le lithium pour les batteries, le cobalt pour les véhicules électriques, le cuivre pour les réseaux, les terres rares pour les éoliennes et les équipements électroniques.
La décarbonation des économies riches se joue donc aujourd’hui en ouvrant une nouvelle phase de spoliation du Sud global. Par exemple, le lithium est massivement extrait dans ce que l’on appelle le « triangle de l’or blanc », qui se trouve entre la Bolivie, le Chili, et l’Argentine. Les mines d’extraction de la ressource, souvent situées en bordure des habitations ont généré des problèmes de santé, mais aussi d’accès à l’eau dans ces espaces. Des dynamiques similaires s’observent dans l’extraction du cobalt, majoritairement en République démocratique du Congo, où l’exploitation repose sur des conditions de travail extrêmement violentes, incluant le travail forcé et le travail des enfants, souvent sous le contrôle de groupes armés.
Une violence contre la terre et contre les peuples
La reproduction de la logique extractiviste constitue ainsi une violence systémique contre les écosystèmes, mais aussi une attaque directe contre les peuples. L’appropriation des ressources repose sur la misère autant qu’elle la produit.
Les famines, les déplacements forcés et les guerres civiles sont les conditions matérielles de l’extraction ; lorsque les contraintes commerciales ou diplomatiques ne suffisent plus à garantir l’accès aux ressources, les moyens militaires prennent le relai. Les ingérences étrangères et les conflits armés en Centrafrique, en Libye ou au Mali, tout comme les massacres de masse et les violences sexuelles perpétrées en République démocratique du Congo, s’inscrivent ainsi dans cette économie politique de la prédation.
Dans le tourbillon de l’actualité, stratégie explicite des régimes impérialistes pour nous perdre et empêcher la résistance, nous devons relever la tête pour voir les logiques de long cours. L’impérialisme fossile est en ce sens un angle de lecture essentiel du monde actuel. Notre action politique ne peut prendre sens qu’en cherchant à en démanteler les mécanismes. Nous partageons donc les luttes face à l’extractivisme et ses sbires. Nous affirmons face à celui-ci un autre modèle politique global, fondé sur les droits humains et environnementaux, sur l’autodétermination des peuples et la coopération internationale, et sur la programmation de la mise à l’arrêt des industries extractivistes.