EXPOSÉ DES MOTIFS
L’importance des liens qui unissent le fait colonial et le désastre écologique contraste fortement avec la relative indifférence du mouvement écologiste français et européen pour la critique du système colonial et de ses persistances contemporaines. Cet impensé mine la cohérence de l’écologie politique et constitue une carence manifeste. Il affecte aussi les militant·es descendant·es de cette histoire qui vivent dans leur chair le racisme environnemental, les logiques néo-coloniales et un discours qui ferait abstraction de ces rapports de domination1.
À la lumière de ce constat, un impératif se dresse devant les militant·es écologistes : s’engager dans une démarche radicale et sincère de décolonisation de l’écologie politique.
Pour ce faire, il est nécessaire de comprendre les racines historiques du colonialisme, intimement liées à l’histoire environnementale des territoires du Sud global, et d’identifier ses conséquences contemporaines pour en tirer les conclusions nécessaires.
Sur le plan historique, la colonisation a su s’appuyer sur la conjugaison du système esclavagiste et des logiques extractivistes des “ressources naturelles”.
Le système esclavagiste a conduit à la mise en esclavage de millions d’humain·es, à l’instauration d’une idéologie racialiste/raciste déshumanisante légitimant cette entreprise de mort, les entreprises génocidaires en Amérique du Nord ou des peuples Héréros et Namas… Ce système est intrinsèquement lié à la naissance de l’économie capitaliste.
La mise en place de logiques extractivistes sur les “ressources naturelles” des territoires colonisés, l’accaparement des terres, la destruction volontaire ou indirecte de la biodiversité et la spoliation des richesses et savoirs faires locaux est le pendant et la “plus-value” de ce système colonial. Toutes ces violences, que l’on peut regrouper sous le pavillon de “l’habiter colonial2” ont contribué à modeler la situation écologique et post-coloniale dans laquelle nous nous trouvons.
De fait, la prise en compte de cette dimension historique ne saurait conduire à faire abstraction des dynamiques contemporaines à l’œuvre dans différentes dimensions.
Les modèles de transition écologique “techno-solutionnistes”, reposant par exemple sur l’énergie nucléaire ou l’électrification du parc automobile sans réduction du nombre de véhicules, supposent la perpétuation des logiques extractivistes de terres rares ou de métaux précieux. Ces ressources étant principalement situées dans les pays du Sud global. L’exploitation des mines de cobalt et de cuivre au Congo illustre la superposition des violences (contre les femmes, les droits humains, l’environnement) au service d’une certaine “transition écologique”3. Dans une logique “Not in my backyard” (“Pas dans mon arrière-cour”), les tenants de cette écologie rejettent parfois en parallèle l’implantation de mines en France (par exemple le projet « Emili » dans l’Allier), dévoilant la duplicité et l’hypocrisie de leurs discours. Cette hypocrisie est encore plus manifeste dans l’attitude adoptée vis-à-vis des pays du Sud global, dont les mauvais résultats en termes de transition écologique reposent bien souvent sur un mode de calcul qui ne comprend pas les émissions importées des pays du Nord, qui délèguent la production industrielle. En outre, les politiques environnementales menées en Afrique par les institutions et organisations internationales reposent trop souvent sur des visions occidentales et idéalisées de la nature, perpétuant un colonialisme vert. Comme ce fut le cas pour la création du parc national du Simien, les conséquences sont multiples : déplacement forcé de populations locales, destruction de leurs patrimoines culturels et marginalisation de leurs savoirs traditionnels, etc.
De ce fait, cette écologie se nourrit des rapports de domination coloniaux encore existants.
La France se distingue – pour le pire – dans cette articulation entre ravage écologique et domination coloniale.
En Kanaky [Nouvelle-Calédonie], la répression inouïe du soulèvement suite à la tentative de dégel du corps électoral s’inscrit dans une lignée répressive ancienne contre les mouvements de libération nationale kanaks. La volonté affirmée de maintenir ce territoire dans le giron de l’État français se fonde en partie sur les intérêts extractivistes liés aux gisements de nickels exploités de longue date. Le comportement de vautour perdure45 au détriment de la santé environnementale des habitant·es et de l’environnement.
En Martinique et en Guadeloupe, l’utilisation du chlordécone dans les bananeraies a pollué de manière durable ces terres, empoisonnant les habitant·es antillais·es en multipliant cancers et maladies. Ce poison infiltre tous les corps : le chlordécone est détecté chez 90% des habitant·es de la Guadeloupe et de la Martinique6.
Cet empoisonnement d’État7 traduit un “habiter colonial” de ces terres ; alors que l’interdiction du chlordécone était actée depuis 1990, des békés et plusieurs députés ont fait pression pour obtenir des dérogations spécifiques aux Outre-mer jusqu’à 1993, témoignant du racisme environnemental de cette différenciation. Dès la fin des années 1970, l’insecticide a été interdit aux États-Unis et classé comme cancérigène. Mais pour la France, les intérêts capitalistes de l’industrie bananière pouvaient passer avant la santé, la dignité et le droit à un environnement des antillais·es en
La dimension post-coloniale de ce scandale est renforcée par le fait que la culture concernée, la banane, est très majoritairement destinée à l’export vers le continent, traduisant une logique économique coloniale. Des logiques similaires de contamination se retrouvent avec l’utilisation du Mercure en Guyane dans l’orpaillage.
Par ailleurs, l’aveuglement colonial perdure quand l’État français décore et célèbre Patrick Pouyanné, PDG de Total, dont les activités s’infiltrent indéniablement dans cette fracture coloniale. Le projet d’oléoduc Eacop, qui traverse la Tanzanie et l’Ouganda, mêle destruction des communautés d’habitant·es et destructions environnementales et climatiques8.
Autant d’exemples qui appuient la dimension écologique d’une fracture coloniale encore contemporaine.
Notre écologie politique doit “panser la double fracture raciale et environnementale de la Modernité”9. Le fait colonial ne peut rester un non-dit même involontaire dans notre analyse de la situation actuelle. Au contraire, ce rapport de domination doit constituer une des sources principales de notre réflexion.
La production en vase quasi-clos des discours de l’écologie politique majoritaire est en partie à la source de cet impensé, comme en témoigne “l’absence criante de Noir[·es] et de personnes racisées dans les arènes de production de discours environnementaux comme dans les outils théoriques utilisés pour penser la crise écologique”10. À l’inverse, l’homogénéité sociale de ces espaces, la blanchité et la surreprésentation des habitant·es de grands centres urbains aggrave les biais de l’écologie politique majoritaire. La mise à distance dans le temps – en mettant l’accent sur les générations futures – et dans l’espace – en des conséquences bien réelles et contemporaines des changements climatiques dans le Sud global est symptomatique de l’ethnocentrisme européen.
Notre écologie – si elle prétend se placer du côté du progrès social et internationaliste – se doit de visibiliser, de connaître et de prendre en compte cette réalité bien contemporaine du Sud global. Elle se doit de laisser des figures écologistes décoloniales et|ou racisées accéder aux responsabilités, sur le plan électoral ou en interne des organisations.
Depuis plusieurs années déjà, des initiatives jaillissent. Du collectif Vietnam Dioxine qui lutte pour la reconnaissance des usages de l’agent orange pendant la guerre du Vietnam, en passant par la maison de l’écologie populaire Verdragon montée par le Front de mères, la force de ces initiatives nous obligent, en tant qu’écologistes à être à la hauteur.
Il est plus que jamais nécessaire de rendre l’espace politique qui revient à celleux dont la voix est étouffée mais qui, dans leur monde vécu, subissent ces rapports de domination post-coloniaux. Il s’agit de lutter contre toutes les tendances qui pourraient renforcer cette logique néo-coloniale, y compris au nom de la lutte contre les changements climatiques au détriment de l’environnement et de la dignité des habitant·es du Sud global. Il s’agit de poser les mots sur les situations d’injustice, de violences et de domination qui minent les rapports Nord-Sud.
DISPOSITIF
Les Jeunes Écologistes :
- Reconnaissent les racines coloniales et capitalistes de la situation écologique actuelle, du point de vue des changements climatiques, de l’effondrement de la biodiversité et de l’extractivisme dans le Sud global.
- Considèrent que la compréhension du problème écologique est indissociable d’une prise en compte du fait colonial, d’un point de vue historique et contemporain.
- Appellent à ne pas se contenter de discours strictement performatifs sur l’écologie décoloniale pour concrétiser par des actes politiques concrets dans nos organisations politiques et territoires de façon transversale
- S’engagent à porter un discours politique rigoureux sur les questions coloniales, en considérant que l’écologie décoloniale doit se placer au coeur du projet de l’écologie politique et en se faisant écho de l’expérience des personnes subissant les conséquences contemporaines de la crise écologique et en ne dissociant jamais la question écologique de sa dimension coloniale et post-coloniale
- Reconnaissent la nécessité d’instaurer des politiques de réparations ambitieuses des pays impérialistes vis-à-vis des pays du Sud global ayant subi les conséquences du système colonial, du point de vue social et écologique
- Ghett’up, 2024, rapport, (In)justice climatique ↩︎
- Ferdinand Malcom, Une écologie décoloniale: penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Anthropocène Seuil », 2019, p. 52 et s. ↩︎
- Amnesty, 12 septembre 2023, L’extraction industrielle de cobalt et de cuivre entraîne de graves atteintes aux droits humains ↩︎
- Reporterre, 17 mai 2024, Nouvelle-Calédonie : un accord « colonialiste » sur le nickel attise les tensions ↩︎
- Reporterre, 12 février 2021, Nouvelle-Calédonie : l’industrie du nickel au cœur de la crise politique ↩︎
- Santé Publique France, 17 octobre 2018, Chlordécone et autres pesticides : Santé publique France présente aux Antilles de nouveaux résultats. ↩︎
- Alternatives Économiques, 3 octobre 2018, Les Antilles malades du chlordécone ↩︎
- Stop Eacop, https://www.stopeacop.net/pourquoistoppereacop ↩︎
- Ferdinand Malcom, Une écologie décoloniale: penser l’écologie depuis le monde caribéen, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Anthropocène Seuil », 2019, p. 9. ↩︎
- Ferdinand Malcom, Ibid, p. 14. ↩︎