Par Junia B., chargée de communication, et Laurine C., chargée de mobilisation
Samedi 26 avril 1986, 01h 23min 45s. En l’espace d’un instant, l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, a condamné des centaines de milliers de personnes à l’agonie ou à l’exil. Il s’agit aujourd’hui encore de la plus grande catastrophe industrielle et nucléaire de l’histoire de l’humanité. Elle a rendu inhabitable une zone de 2 600 km² pour des siècles et a semé des cancers par dizaines de milliers, partout en Europe et en Asie.
Il nous faut tout d’abord rendre hommage aux très nombreuses victimes de cet accident : aux 116 000 déplacé·es de la zone d’exclusion, aux 600 000 liquidateur·ices qui ont mis leurs vies en danger pour nettoyer la centrale et ses alentours, ainsi qu’aux innombrables victimes du cancer à la suite du passage du panache radioactif créé par l’incident.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie rappelle la dangerosité sur le très long terme des sites d’accidents nucléaires, qui peuvent devenir des terrains de guerre. Dès les premiers jours de son “opération spéciale”, l’armée russe a creusé des tranchées dans les environs de la centrale, remettant à l’air libre de grandes quantités de déchets hautement radioactifs. Lors de son repli, elle a parsemé le terrain de mines antipersonnelles, afin d’empêcher les travaux de nettoyage. Plus grave encore, la Russie a cherché à fragiliser le sarcophage qui recouvre les ruines du réacteur, au risque de créer un nouvel accident et de nouvelles émanations de substances radiocatives. Ces exactions doivent être condamnées.
Pourtant, certain·es, même au sein des milieux écologistes, voudraient dépolitiser la question énergétique, ou pire encore, en faire le domaine réservé des ingénieur·es et des scientifiques : nous dénonçons cette posture. “L’énergie est notre avenir” ; par conséquent, elle nous concerne toustes. Elle doit donc faire l’objet d’un large débat démocratique.
Cette nécessité est d’autant plus prégnante s’agissant de l’énergie nucléaire. La voie du nucléaire nous engage, nous et nos descendant·es, à très long terme. Elle soulève de nombreux questionnements : politiques, économiques, écologiques et éthiques. Ce qui s’est joué lors des jours suivant l’accident de Tchernobyl doit nous servir d’avertissement.
La crise et les mensonges d’états
Tchernobyl symbolise dans le récit occidental la faillite du système soviétique, de son industrie et de sa bureaucratie autoritaire. Dans l’esprit des militant·es antinucléaires, les jours qui ont suivi le 26 avril 1986 représentent avant tout l’obstination des gouvernements à protéger la filière nucléaire. Ces deux récits ne sont d’ailleurs pas incompatibles, tant cette crise a durablement altéré la confiance que nous, citoyen·nes pouvions donner au discours des autorités et des entreprises vis-à-vis des risques et des crises.
Côté soviétique, il aura fallu plus de 24 heures pour que soit ordonnée l’évacuation de la ville voisine de Pripyat, et près de trois jours pour que la catastrophe soit rendue publique, sous la pression internationale. Cette opacité dans les heures et les jours qui ont suivi l’accident a condamné de nombreux·es habitant·es de la région, qui poursuivirent leurs activités presque comme si de rien n’était. Plus encore, elle a privé les pays du monde entier d’un temps précieux pour préparer sa population au passage du panache radioactif émis par l’incendie. La responsabilité des autorités soviétiques, à Pripyat comme à Moscou, est immense.
Pour autant, la gestion de la crise par le gouvernement français relève, elle aussi, du scandale d’État. Celui-ci s’est adonné à une manipulation de l’information aussi inconsciente que cynique. Désireux de protéger son programme nucléaire civil, le gouvernement s’est entêté à nier tout risque sanitaire lié aux retombées radioactives.
Pendant près de dix jours, alors que tous les pays voisins interdisent la consommation de lait et d’autres denrées alimentaires, la France ne met aucune mesure préventive en place. Au contraire, les services du ministère de la Santé d’alors ont diffusé de fausses informations afin de rassurer la population. En réalité, les études indépendantes de la CRIIRAD ont détecté des taux de radioactivité bien au-delà des seuils de précaution dans de nombreuses zones de l’est et du centre de la France, lesquels sont toujours mesurables aujourd’hui.
De Three Mile Island aux scandales récents : la gestion de crise au service des pouvoirs
Rétrospectivement, la communication catastrophique de l’État français lors de la crise de Tchernobyl s’inscrit pleinement dans la longue tradition d’opacité qui caractérise la gestion de crise “à la française”. Au fil des décennies, cette méthode s’est illustrée par la minimisation systématique de la gravité des évènements industriels et sanitaires. Les exemples sont nombreux, et dépassent largement l’industrie nucléaire (Saint-Laurent-des-Eaux, 1980). On pourra penser aux dissimulations d’informations dénoncées à la suite d’incidents chimiques (incendie de l’usine Lubrizol, 2019 ; AZF Toulouse, 2001), sanitaires (affaire du sang contaminé, scandale de l’amiante, gestion de la COVID-19) ou même naturels.
Il est toutefois à noter que la même logique s’applique concernant des activités « régulières » de ces industries, ou même lorsqu’il est question des essais nucléaires militaires français réalisés en Algérie et en Polynésie. Dans ce contexte, le discours technophile et optimiste sur le risque d’accident nucléaire en France peine à être crédible.
Ce procédé – mettre sous le tapis les conséquences sanitaires des activités nucléaires et industrielles – n’est néanmoins en rien exclusif aux pouvoirs publics. Il se retrouve pleinement dans de nombreux cas d’accidents industriels imputables à des entreprises privées. Pour cause, les responsables des scandales environnementaux et sanitaires cherchent systématiquement à se défausser de leurs responsabilités, afin de ne jamais avoir à financer ni dépollution, ni indemnisation des familles qui souffrent de cancers et malformations qu’ils ont engendrés.
L’accident de Three Mile Island (États-Unis, 1979) en est un exemple frappant. Sept ans avant Tchernobyl, des négligences de maintenance et de formation des personnels ont entraîné une fusion partielle du réacteur TMI-2. Afin d’éviter une fusion complète (dont les impacts auraient été similaires, sinon plus graves, à ceux de Tchernobyl), les équipes de la centrale ont dû à plusieurs reprises déclencher le rejet de vapeurs radioactives dans l’atmosphère.
L’accident a entraîné l’évacuation temporaire de 200 000 personnes et pourrait avoir eu un rôle dans la hausse des cas de cancer dans la région. L’exploitant de la centrale, l’entreprise Metropolitan Edison, a été condamné pour avoir tenté de dissimuler la gravité de l’accident au grand public. Plusieurs techniciens en charge du projet ont dénoncé des tentatives d’intimidation de la part de l’entreprise, alors qu’ils souhaitaient alerter sur le manque de précautions prises lors des travaux de nettoyage du site. La NRC, autorité états-unienne du nucléaire, a par ailleurs été accusée d’avoir manqué à son devoir de contrôle et de supervision, là encore à mettre en lien avec la politique pronucléaire du président de l’époque, Jimmy Carter.
Tous ces exemples, auxquels l’on pourrait ajouter de nombreux cas concernant les industries non nucléaires, devraient interroger. Ces dérives, au demeurant complètement irrationnelles vis-à-vis des méthodes de gestion des crises, ont pourtant un point de départ commun : la volonté des pouvoirs politiques et économiques de protéger leurs investissements, le plus souvent au profit d’intérêts privés.
À qui bénéficie le nucléaire ?
Le nucléaire représente environ 70 % de la production d’électricité française. La filiale concentre des investissements publics massifs (de 380 à 650 milliards € d’ici 2050) et mobilise de nombreux acteurs privés : grands groupes du BTP, métallurgistes, entreprises de services et de maintenance, cabinets de conseils… Tant d’acteurs, qui, réunis en groupes d’intérêt à l’échelle européenne, mènent un lobbying agressif auprès des institutions.
Pourtant, il faut le réaffirmer : l’industrie nucléaire corrompt, pollue, appauvrit et tue.
- Elle corrompt à Bure, où les industriels soudoient les particuliers et rachètent les terrains pour des sommes astronomiques, dans le seul but d’en faire une poubelle nucléaire dont hériteront les générations futures ;
- Elle pollue par ses importations d’uranium, minerai nécessaire au fonctionnement des centrales nucléaires, complètement absent du territoire français et dont l’extraction au Niger, en Namibie et au Kazakhstan soulève des problématiques écologiques et sanitaires majeures ;
- Elle appauvrit les États, qui investissent massivement dans ses promesses, comme l’illustre le désastre du chantier de l’EPR de Flamanville III. Avec près de 12,5 milliards d’euros de surcoût (6 fois le coût initialement prévu), le réacteur fut raccordé au réseau avec 12 ans de retard ;
- Elle tue, à Tchernobyl, à Fukushima, et partout où elle néglige la sûreté et expose travailleur·euses et populations à des accidents mortels, souvent mal anticipés. Elle tue aussi lorsqu’elle finance, aujourd’hui encore en important l’uranium kazakh raffiné en Russie, l’invasion de l’Ukraine organisée par Vladimir Poutine.
Aujourd’hui, le nucléaire ne sert que les intérêts des puissants, au mépris de la sécurité des populations. Depuis plus de 40 ans, le constat est sans appel : le nucléaire est trop lent, trop cher et inadapté aux enjeux éthiques, climatiques et économiques de notre temps. Parier sur des technologies expérimentales pour réduire nos émissions de carbone ne fonctionne pas. Les EPR et les “petits” réacteurs nucléaires sont un puits sans fond : Flamanville III, un temps fierté de l’industrie française, produit, 16 mois après sa mise en réseau, environ 2,5 % de l’énergie consommée en France.
Et, pourtant, aussi importants soient ces écueils, ils ne permettent pas de répondre complètement à la question posée par le nucléaire : celle de l’acceptabilité du risque.
Politiser le risque
On aurait pu penser, comme le prétendent gouvernements et lobbies, qu’il n’y a plus aucune raison de s’inquiéter d’un accident nucléaire majeur en France. Que, puisque les leçons ont été tirées, l’évolution des connaissances, processus et des technologies rend aujourd’hui irrationnelle la peur d’un tel accident en France. Ce n’est toutefois, selon nous, pas la question.
Cette affirmation est une déformation complète du concept de “risque”, dans la mesure où celui-ci l’association de quatre facteurs : un évènement redouté, la probabilité que cet évènement se produise, la gravité de ses conséquences, et un seuil d’acceptabilité. Or, la science ne peut pas, et ne devrait pas, répondre à toutes ces questions. En matière de sûreté à grande échelle, son rôle est d’anticiper des scénarios de risques, de quantifier des probabilités et d’estimer des impacts. L’établissement de l’échelle de gravité et la définition du seuil d’acceptabilité sont, en revanche, des questions intrinsèquement politiques.
Tous les accidents d’origine humaine sont uniques. Il nous est impossible de prévoir à l’avance quelle sera la chaîne de décision et de dysfonctionnement qui entrainera le prochain Tchernobyl. Tant que fonctionneront des réacteurs nucléaires, la possibilité d’un accident existera. Dès lors, c’est à la société toute entière de placer la limite de l’acceptable.
La raison d’être du nucléaire
Sommes-nous prêt·es à accepter les risques du nucléaire ? Et surtout : à quoi sert le nucléaire ? Pourquoi avons-nous besoin d’une source d’énergie si abondante qu’elle justifierait de prendre le risque de rendre inhabitable nos lieux de vie ?
En définitive, la question n’est pas tant un sujet d’ingénierie, de mix énergétique ou de géopolitique. Nous ne remettons pas en cause le nucléaire simplement pour les risques qu’il implique, les coûts qu’il impose ou la nature insidieuse de la pollution qu’il génère : nous contestons son utilité même.
En URSS, en Chine, comme en Occident, le nucléaire est, et a toujours été, un enjeu de domination technologique et industrielle. C’est le carburant grâce auquel les pouvoirs politiques et économiques entendent perpétuer leur domination et, en dépit de l’épuisement des réserves de combustibles fossiles, la marche productiviste du monde.
Or, les désastres écologiques qui nous attendent ne se limitent pas aux conséquences déjà très graves du réchauffement climatique. La décarbonation ne suffit pas. Remplacer le pétrole par l’électricité sans remettre en question le dogme productiviste ne résout en rien le problème de la chute de la biodiversité, de la pollution des sols, et des conflits d’usage de l’eau. Bien au contraire, l’électrification est elle aussi à la source de scandales environnementaux et sociaux : extractivisme néocolonial, empoisonnement des eaux, guerres autour des gisements de minerais (Ukraine, Congo, Soudan), etc. La production nucléaire elle-même est mise à mal par l’assèchement des cours d’eau, conséquence déjà certaine du réchauffement climatique.
Alors à quoi bon ? À quoi bon nous doter d’une source d’énergie si dangereuse s’il s’agit de perpétuer le modèle de la voiture individuelle et d’alimenter en électricité des datacenters destinés à l’intelligence artificielle ? Le nucléaire n’a pas de sens, car il existe par et pour un système qui n’a plus de sens : il n’y a pas de croissance infinie dans un monde fini. Même les réserves d’uranium sont finies. La sobriété sera soit choisie, soit subie. Nous devrons, tôt ou tard, renoncer à l’abondance. Nous n’avons pas d’autre choix que la sobriété, la réduction de la demande en énergie, l’isolation des bâtiments, la baisse des niveaux de production, et l’investissement dans les énergies renouvelables.Reposons-nous la question. À quoi nous sert le nucléaire, et sommes-nous prêt·es à tout sacrifier pour ça ?