Votée par le Parlement des Jeunes Écologistes le 2 février 2025


EXPOSÉ DES MOTIFS

La popularisation de l’enjeu climatique ces vingt dernières années a offert une fenêtre de tir au camp pro-nucléaire pour progresser significativement dans la bataille culturelle autour de cette question. Dans le même temps, la lutte anti-nucléaire s’essouffle dans certains pays européens et la fable pro-nucléaire parvient même à prendre racine chez certains partis se revendiquant de l’écologie politique. Loin d’être une fatalité, il est possible d’y résister en réarticulant la lutte anti-nucléaire autour de thématiques parfois insuffisamment mobilisées. 

Force est de constater que la lutte contre le nucléaire est boudée par les jeunes. Or ce désintérêt est largement compréhensible. Ce débat a connu un basculement clair : passant d’un enjeu de choix de société, il a été réduit à une question techniciste autour d’une source d’énergie prétendument miraculeuse, du fait des faibles émissions de gaz à effet de serre qu’elle génère. Cela a contribué à l’effacement du champ argumentaire de tout un ensemble de questions politiques, d’aménagement du territoire, de démocratie environnementale et technique, qu’impliquent le choix du nucléaire. 

Une partie non-négligeable de la population française est exclue du débat tel qu’il est actuellement cadré (et notamment des jeunes), faute d’une formation scientifique leur permettant d’appréhender le nucléaire sous cet angle. Sans compter les arguments d’autorité vernis d’un jargon technique excluant brandis par certain·es militant·es pro-nucléaires, rejetant en bloc les questionnements légitimes face à cette source d’énergie. Ce cadre ferme la porte d’un débat nécessaire, délégitime des oppositions utiles et prétend que le nucléaire serait un choix naturel, inséparable de l’identité française1

Cette prise de position vise à mettre en lumière la dimension politique du refus du nucléaire, en déplaçant le cadre du débat . Elle s’inscrit dans la continuité de la motion thématique “La Révolution énergétique : notre choix, nos emplois, notre avenir!”, laquelle détaille les implications techniques de cette énergie. Elle appelle à une révolution énergétique portant le développement d’une économie décarbonnée, en tenant compte de la dimension sociale d’une telle transformation. À ce titre, elle vise la sortie du nucléaire au profit d’une diminution de la consommation énergétique et de la mobilisation des énergies renouvelables. 

Ici, il s’agira d’inventorier les impasses et problèmes politiques multiples soulevés par l’énergie nucléaire. Les Jeunes Écologistes réaffirment leur vision d’un paysage énergétique qui reflète nos valeurs et rend possible la mise en œuvre de notre projet de société.

En nourrissant l’idée d’une improbable souveraineté énergétique par l’énergie nucléaire, les défenseurs de cette dernière ont fait abstraction des dépendances concrètes que celle-ci implique, tout en renforçant la centralisation politique française et une lecture nationaliste de la politique énergétique. Les nucléocrates sont parvenu·es à imposer cette énergie contre l’intérêt des générations présentes et futures, en optant pour une voie aux implications budgétaires faramineuses, par l’intermédiaire d’un appareil sécuritaire violent contre toute voix dissidente à son égard. In fine, cette énergie se révèle être un atout du capitalisme d’État, qui est parvenu à se muer en capitalisme vert par la médiation de discours techno-solutionniste.

Souveraineté de façade, dépendance concrète

Depuis l’origine du programme nucléaire français, et particulièrement depuis l’émergence de la question climatique, les pro-nucléaires ont développé, un imaginaire en faisant une source d’énergie « deterrestrée »2, c’est-à-dire sans prise avec les réalités concrètes et matérielles de sa production. L’énergie nucléaire est ainsi agitée comme l’assurance-vie de notre souveraineté énergétique. Ce mythe permet par exemple de faire abstraction, des dépendances générées par cette énergie à l’importation d’uranium3, de la problématique des déchets nucléaires et de leur enfouissement – illustrée par le projet ubuesque de Cigéo à Bure – ou encore des difficultés liées au démantèlement des centrales. 

Dans le même temps, un argumentaire visant à délégitimer les énergies renouvelables au titre de l’impact environnemental des matériaux qu’elles nécessitent est matraqué. Cette thèse souverainiste vient injustement asseoir la légitimité d’une énergie qui ne se révèle pas si souveraine. Elle nourrit aussi une fiction nationaliste qui dépend de la centralisation politique du territoire.

Nationalisme4 fissile et centralisation

L’architecture, le mode de gouvernance et l’inertie liée à l’utilisation de l’énergie nucléaire reposent sur un modèle étatique fondamentalement centralisé. Comme l’indique Stéphen Kerckhove, « Une et indivisible, la France ne pouvait que se donner corps et âme au centralisme énergétique ». Par son mode d’élaboration, ses liens avec le nucléaire militaire, sa gouvernance et son rapport au secret d’État, le nucléaire civil est intrinsèquement lié à une logique nationaliste et souverainiste ; il est qualifiable de « régime techno-politique nationaliste »5

La dimension nationaliste et souverainiste de l’argumentaire du camp pro-nucléaire est claire. Ainsi en témoigne la façon dont Emmanuel Macron a parlé d’EDF lors d’un discours prononcé à Belfort en 2022, n’hésitant pas à la qualifier «[d’]entreprise nationale de souveraineté »6.  

En cela, le choix du nucléaire est intrinsèquement incompatible avec un projet d’organisation politique fédéraliste et démocratique à l’échelle nationale et européenne, que les Jeunes Écologistes appellent de leurs vœux. À l’inverse, les énergies renouvelables se révèlent – par l’infrastructure requise, l’opportunité de la mise en place des projets et les échelles de décision impliquée -. bien plus décentralisées et compatibles avec une logique des communs, dont la mise en place peut être sainement débattue et acceptée.

Le déploiement de l’énergie nucléaire en France a été savamment orchestré par une cohorte d’ingénieurs, issus pour l’essentiel de l’École polytechnique7, ayant ensuite rejoint le corps des Mines. Ces agents, groupuscule de « nucléocrates », placés au service de l’État central, et promouvant corps et âme un système énergétique conforme aux intérêts capitalistes qu’ils défendent, ont permis le développement du programme nucléaire français, à rebours d’une logique démocratique devant présider ce type de choix. 

À mille lieux d’une prétendue démocratie technique ou des procédures de participation prévues par le Code de l’environnement, le programme nucléaire français s’est développé contre la démocratie. 

Un système énergétique anti-démocratique imposé par le passé, au présent et à l’avenir

Les implications temporelles – par la durée de stockage des déchets, les coûts et la responsabilité du démantèlement des centrales –, environnementales et financières de l’énergie nucléaire auraient supposé une concertation large, un débat public et in fine, un référendum. Or, en France, le choix du nucléaire n’a jamais fait l’objet d’une expression démocratique claire et réitérée. Dès son origine, celui-ci s’est placé en chasse gardée du pouvoir exécutif. Cet état d’esprit est conforme à la vision gaulliste du pouvoir, Charles de Gaulle ayant été à l’initiative du développement du nucléaire civil et militaire en France. 

La genèse du choix du nucléaire civil en France s’est accompagnée de méthodes anti-démocratiques, marquées par le sceau du secret ; comme le souligne Thomas Fraise, « les programmes nucléaires ont toujours débuté secrètement, et se sont poursuivis sous un très faible contrôle démocratique, rendu possible par le secret »8. Énième trahison des sociaux-démocrates en matière environnementale, la 39e proposition du programme de François Mitterrand en 1981, visant à permettre la tenue d’un référendum autour du nucléaire, n’a jamais été tenue9.

Cette situation est un pied de nez à la société démocratique que la République française prétend être, d’autant qu’elle emporte un choix ayant des conséquences particulièrement fortes pour les générations présentes et futures. Cette approche demeure éminemment contemporaine, quand Emmanuel Macron a, par exemple, annonce sans détour la construction de six nouveaux EPR, en dehors de toute décision démocratique concernant une telle entreprise10

L’élaboration d’un appareil sécuritaire et répressif au service du système nucléaire

Le développement français du programme nucléaire s’est accompagné d’un mouvement d’opposition constitué d’associations, de citoyen·nes et d’organisations politiques. Si celui-ci a évolué et connu des phases favorables et d’autres plus difficiles, il a, dès son origine, été marqué par une répression forte par l’État français. La répression des luttes de Plogoff (1979-1981) ou contre le projet Superphényx à Creys-Malville (1977) en fait des exemples originels. La répression de la lutte à Bure en est la perpétuation contemporaine. 

Pour assurer l’acceptabilité d’un tel programme et faire taire les voix dissidentes, le déploiement d’un appareil sécuritaire particulièrement violent, comparable à celui relevant de la lutte anti-terroriste, s’est par exemple mis en place, à Bure contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo11

La répression du mouvement anti-nucléaire semble même avoir été un laboratoire pour la répression du reste du mouvement écologiste, laquelle ne fait que de perdurer, comme le souligne Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs de l’environnement12

Les militant·es s’attaquant à la vitrine du capitalisme d’État- condition sine qua non de la prospérité française selon les pro-nucléaires – la réplique répressive se révèle d’autant plus violente. Pour nous écologistes, les noms de Vital Michalon ou de Sébastien Briat, tués respectivement en juillet 1977 lors d’une manifestation à Creys-Malville, et en novembre 2024 lors d’une action anti-nucléaire, raisonnent comme une mémoire vive à perpétuer.

Pour maintenir à flot le choix du nucléaire, au feu la sobriété budgétaire !

Le complexe nucléaire coûte cher au budget de l’État, des contribuables et des usagèr·es du service public, de la construction des centrales à leur démantèlement.  

L’exemple du premier EPR13 mis en service est un cas d’école de l’envolée budgétaire qu’implique le choix du nucléaire. Acté en 1989, le projet des EPR a pris du temps à se concrétiser : 35 ans. S’agissant du cas de Flamanville, dont l’implantation a été décidée en 2004, l’EPR vient tout juste de commencer à produire de l’énergie à la fin de l’année 2024. Son coût final, à hauteur de 23,7 milliards d’€ selon la Cour des comptes14, contraste grandement avec le coût initialement prévu par EDF de 3,3 milliards d’€15, même en prenant en compte la hausse du coût des matières premières ou l’inflation plus générale.  

Pendant que des politiques austéritaires dévastent méthodiquement des pans entiers de nos services publics, on ne compte pas pour ouvrir de nouvelles centrales nucléaires, lesquelles mettent plusieurs décennies à entrer en fonctionnement. Le choix du nucléaire est aussi un choix budgétaire, pour le présent et l’avenir, sans qu’il fasse l’objet d’un choix démocratique clair. 

L’argumentaire nucléariste a pris, depuis plusieurs années un tournant nouveau, à l’image de la plus large prise en compte de l’enjeu climatique : celui d’une énergie faire-valoir du capitalisme vert et du techno-solutionnisme. 

Une énergie faire-valoir du capitalisme vert et du techno-solutionnisme

Le développement d’un imaginaire « deterrestré »16 a permis aux pro-nucléaires et aux défenseurs d’une prétendue croissance verte, de faire penser qu’un capitalisme vert était envisageable grâce à l’énergie nucléaire. En effet, par un prisme climato-centré, et en faisant abstraction des implications concrètes en termes d’infrastructures, de déchets et de sécurité de cette énergie, de biodiversité et d’adaptation aux changements climatiques, on nous assène qu’il est possible de maintenir notre niveau de vie et de production grâce à l’énergie nucléaire. 

Ce raisonnement, similaire à une logique TINA (There is no alternative), ferme la porte à tout horizon post-capitaliste délesté de l’énergie nucléaire. Celle-ci est parée de qualités environnementales face au défi climatique, non pas par préoccupation sincère pour les questions environnementales, mais parce qu’elle offre un sursis commode au capitalisme d’État français. 

C’est en réalité un véritable mirage techno-solutionniste, qui fait perdre à la France beaucoup de temps face à la question écologique. Comme expliqué précédemment, nous savons que l’énergie nucléaire n’est pas une solution face aux défis écologiques actuels, car créer une société viable ne peut passer que par l’utilisation d’énergies entièrement renouvelables et dont la gestion est décentralisée. Or, entièrement engagée dans le développement du nucléaire, dans un souci de modernisation et de développement de la puissance française, la France n’a pas développé de sources d’énergies renouvelables. Elle ne produit aujourd’hui que 19,5% de son énergie grâce à ces sources ; et est très en retard par rapport à d’autres pays qui n’ont que peu bénéficié des énergies fossiles et n’ont pas vraiment développé le nucléaire. C’est le cas de la Suède, qui produit aujourd’hui 62,6% de son énergie à partir de sources renouvelables, ou des pays baltes (38% pour l’Estonie, 42% pour la Lettonie, 28% pour la Lituanie). L’énergie nucléaire nous a fait et nous fait toujours perdre du temps dans la transition énergétique essentielle vers un paysage énergétique viable : nous la développons sans voir les conséquences qu’elle a sur notre planète et le fait qu’elle permet surtout au capitalisme de ne pas changer. 

Sources

1 : Topçu Sezin, La France nucléaire: l’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Éd. du Seuil, 2013, p. 22.

2 : Pottin Ange, Le nucléaire imaginé: le rêve du capitalisme sans la Terre, La Découverte, Paris, 2024.

3 : En 2018, le Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire mentionnait un besoin annuel de 7 800 tonnes d’uranium (Rapport sur le Cycle du combustible français en 2018, disponible ici)

4 : Se dit du noyau d’un atome qui peut subir la fission et de l’atome lui-même ou de la matière qui contient de tels atomes (Larousse)

5 : Hecht Gabrielle, Le rayonnement de la France : énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde guerre mondiale, Nouvelle éd. revue et corrigée par l’auteur., Éd. Amsterdam, Paris, 2014.

6 :  Macron Emmanuel, Discours sur la politique de l’énergie, prononcé à Belfort le 10 février 2022, disponible ici.

7 : Kerckhove Stéphen, Énergie nucléaire, Rue de l’échiquier Agir pour l’environnement, Paris, coll. « On arrête tout et on réfléchit ! », 2023, p. 63.

8 :  Fraise Thomas, « La question du secret nucléaire : technologie, secrets d’État et enjeux démocratiques: », Critique internationale, no 2, N° 95, 2022, p. 172‑181, [https//doi.org/10.3917/crii.095.0174].

9 : Kerckhove Stéphen, Énergie nucléaire, op. cit., 2023, p. 29.

10 :  « Nucléaire, éoliennes… Ce qu’il faut retenir de l’intervention d’Emmanuel Macron », Le Monde, 10 février 2022.

11 :  « La justice a massivement surveillé les militants antinucléaires de Bure » Reporterre, 27 avril 2020, disponible ici.

12 :  Forst Michel, Répression par l’État des manifestations et de la désobéissance civile environnementales : une menace majeure pour les droits humains et la démocratie, Papier de positionnement du rapporteur Spécial des Nations Unies, février 2024 sur les Défenseurs de l’Environnement au titre de la Convention d’Aarhus

13 :  European Pressurized Reactor

14 :  Cour des comptes, La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants, rapport public thématique, janvier 2025, p. 26, disponible ici

15 :  Groupe EDF, Document de référence, 2006, p. 47, disponible ici

16 :  Pottin Ange, Le nucléaire imaginé, op. cit., 2024.


DISPOSITIF

Les Jeunes Écologistes : 

  • rappellent que le recours à l’énergie nucléaire constitue un choix politique aux implications dépassant la simple sphère technique 
  • estiment que le dépassement et la sortie du nucléaire est nécessaire pour parvenir à la réalisation de leur projet politique et de société dans lequel l’énergie nucléaire n’a aucune place 
  • portent une solution pour sortir de la dépendance actuelle au nucléaire en France qui, loin d’être une utopie, est un scénario logique pour changer notre paysage énergétique sans un changement brutal (qui plongerait le pays dans la dépendance à un état autoritaire comme la Russie, et aux énergies fossiles, à cause d’un manque de réflexion). Les Jeunes Écologistes souhaitent eux qu’on ne construise aucun nouvel EPR et que l’on investisse massivement les financements ainsi récupérés pour développer les énergies renouvelables, diminuer les pertes énergétiques de nos sociétés, et créer une dynamique de décroissance. Ces actions menées parallèlement permettront au final de fermer tous les EPR en fin de vie car nous aurons entre-temps basculé vers un modèle nécessitant seulement des énergies renouvelables
  • appellent à soutenir matériellement, financièrement et politiquement les luttes anti-nucléaires présentes et à venir 
  • considèrent que la jeunesse écologiste doit prendre part activement aux mouvements anti-nucléaires