EXPOSÉ DES MOTIFS

L’inflation énergétique a ces dernières années, mordu le budget des français·es de façon insupportable : elle s’est établie à quasiment 40% d’augmentation des prix entre 2019 et 2022, qui ont à nouveau augmenté de 10% en 2024 quand le Gouvernement a commencé à éteindre le bouclier tarifaire. Ce dispositif, indispensable pour les plus précaires,  est malheureusement profondément inégalitaire : il aide autant les riches que les pauvres. In fine, l’Etat subventionne l’ébriété énergétique, creusant la fracture sociale.

Cette situation, que l’on impute facilement à la Guerre menée par Vladimir Poutine contre l’Ukraine, est en réalité due à la spéculation des industriels-énergéticiens partout dans le monde et à une conception du marché de l’électricité qui n’est pas pensé pour protéger les consommateurs vulnérables. Bien qu’il soit logique que le prix de l’énergie augmente quand elle se fait rare, c’est aux pouvoirs publics de gérer cette pénurie en faisant peser le poids sur ceux qui consomment le plus. Surtout, en abandonnant la fourniture d’énergie au privé, les règles actuelles nourrissent la recherche permanente de profits de quelques grandes compagnies énergétiques, en premier lieu TotalÉnergies, EDF et Engie – pour les deux dernières entités, c’est une logique encouragée par les Gouvernements successifs qui ont transformé ce qui était à la base des entités de service public.

Le système énergétique français reste largement marqué par ses dépendances aux fossiles et au nucléaire, et par ses connivences avec l’État par sa construction corporatiste et fondée sur la formation d’élites technocratiques. Le mix énergétique français reste, pour ce qui est de la consommation d’énergie primaire, dominé par le nucléaire (40%), le pétrole (28%), le gaz naturel (16%), le reste se partageant entre les énergies renouvelables (14%) et le charbon (2%)1. Nous héritons d’un panorama énergétique construit autour de “champions nationaux” lors des Trente Glorieuses, puis privatisés et se retrouvant aujourd’hui en position largement dominante sur le marché de l’énergie. Cette logique de construction de géants techniquement liés à l’État, qui crée des interdépendances entre le politique et l’industriel néfastes pour sortir du logiciel productiviste, doit être dénoncée. Démanteler les infrastructures et mécanismes fossiles, extractivistes et climaticides qui fondent notre système énergétique pour réhabiliter des productions locales, en accord avec notre idéal de démocratie sociale est une nécessité.

Loin d’être un outil d’accélération de l’atteinte de nos objectifs climatiques, le nucléaire est un marteau du statu-quo. Il ne permet pas une appréhension démocratique et consciente des limites planétaires de l’énergie par les citoyen·nes, et cohabite depuis des décennies avec un bouquet énergétique toujours largement fossile. Cette motion visera à remettre en cause autant la vision de l’énergie comme un bien privé soumis aux logiques de marché que l’énergie comme un outil technique et étatique. Que ce soit pour le nucléaire ou même les renouvelables, aucune une élite d’expert·es n’est légitime pour décider de nos futurs énergétiques. Nous ne voulons pas de “Plans Messmer”2 recyclés par les libéraux pour finalement toujours laisser notre gouvernance énergétique aux mains de l’État et d’industriels.

Passer de la  “transition énergétique” à la bifurcation énergétique

Le concept de “transition énergétique” est partout. Tant dans les communications gouvernementales que les plans stratégiques des multinationales, ou dans les programmes politiques. Il semble avoir remplacé la notion de “développement durable”, dont les limites qui souhaitaient faire advenir une croissance verte et un capitalisme écologique ont rendu peu à peu désuet. Forgée par Harrison Brown, savant atomiste et figure du mouvement néomalthusien américain, la notion de “transition énergétique” est censée répondre à une potentielle crise de raréfaction des ressources minérales pouvant conduire à une troisième guerre mondiale. L’année d’après la théorisation du concept, Harrison Brown participe au programme “Atoms For Peace” visant à promouvoir le développement du nucléaire civil aux États-Unis. Il est ensuite repris par Marion King Hubbert, géologue chez Shell, puis par le Président Jimmy Carter – où il connaîtra une démocratisation de son usage. 

Historiquement, le terme “transition énergétique” participe à une vision de l’histoire énergétique en “phases”, selon laquelle l’ère du charbon aurait cédé sa place à celle du pétrole puis du nucléaire (voire des renouvelables). Cette vision est cependant contredite par l’analyse : les percées technologiques n’ont créées que des “ajouts” superposés des nouvelles énergies aux précédentes. Ainsi, des puissances régionales aujourd’hui comme l’Australie ou l’Indonésie extraient deux fois plus de charbon que les mastodontes énergétiques que sont l’Angleterre ou les États-Unis des années 1900. Il n’y a pourtant eu ni phases, ni transformation “douce” du système énergétique : mais des perpétuations de logiques de prédation de l’environnement et des travailleur·euses. 

Mais le passé ne préjuge en rien de l’avenir. Nous pouvons faire le choix politique de “tout changer” en ce qui concerne l’énergie, de produire une rupture dans le système sociotechnique que l’on connaît. Il faut revoir la manière dont l’énergie est produite, utilisée, quelles règles encadrent sa distribution et comment le·a citoyen·ne peut avoir son mot à dire dans ces processus. L’écologie politique doit porter une rupture profonde dans les systèmes énergétiques locaux, nationaux, européens et mondiaux.

Sortir l’énergie d’une logique de marché

Dans la continuité des autres motions adoptées par les Jeunes Écologistes comme la “Motion Climat-Énergie” de 2012, la “Motion Révolution énergétique” de 2013 et la “Motion Éco-régionalisme et émancipation locale” de 2022, cette motion souhaite proposer des réponses aux crises climatiques, énergétiques et démocratiques que nous traversons. La nécessité est réelle de sortir l’énergie d’une logique de marché, sans pour autant retomber dans les travers d’une gestion technocratique incarnée par le monopole national d’une entreprise.

Sur le plan de la production : Pour rompre avec une logique de marchés internationaux ou de monstre technocratique national, l’État doit organiser une rupture dans le système énergétique en donnant, par bassin de vie ou a minima par Région – telles qu’imaginées dans la motion “Éco-régionalisme” – les capacités financière, d’ingénierie selon chaque territoire pour créer des “coopératives d’énergie” (CE). Ces CE seraient détenues par les collectivités territoriales et/ou directement par les citoyen·nes, avec l’objectif de produire  de manière autonome  l’énergie consommée sur le territoire. Ces CE produiront des énergies renouvelables, sur la base des besoins dans le cadre de programmes de sobriété énergétique adoptés sur chaque territoire. Leur gouvernance devra être encadrée par des entités de démocratie locale (élu·es, tirage au sort citoyen…). Une telle rupture dans la production de l’énergie nécessite la saisie puis le démantèlement des grands énergéticiens actuels, en mobilisant leurs moyens au service de ces programmes.

Sur le plan des infrastructures : De vastes chantiers devront être impulsés par l’État et les collectivités territoriales pour adapter nos réseaux électriques à un bouquet énergétique largement renouvelable. Pour cela, le futur d’Enedis devra être tranché. A minima, il faut mettre  fin à l’obligation de concéder à Enedis imposée aux collectivités en leur proposant des alternatives régionales publiques.  peut imaginercréer des entités plus proches de chaque territoire dans le cadre de ce plan de rupture énergétique. Une telle rupture dans le système énergétique nécessite de mobiliser des moyens colossaux, et de réhabiliter des infrastructures existantes (lignes haute tension, raffineries, méthaniseurs, etc…) pour les rediriger vers des systèmes locaux.

Sur le plan de la distribution : Nous devons sortir de la logique de “prix” en ce qui concerne l’énergie. Faire de l’énergie un bien commun nécessite que chaque citoyen·ne soit au courant du “coût” énergétique de ses actions, tout en étant en capacité de bénéficier d’une quantité décente d’énergie pour vivre dignement. L’outil qui semble être le plus à même de garantir cet équilibre, de concert avec la rupture dans la production de l’énergie, est la Sécurité Sociale3. Ouvrir une branche “énergie” de la Sécurité Sociale, qui garantira au sein de chaque caisse et pour chaque habitant·e une quantité d’énergie accessible voire gratuite, tout en collectivisant de secteur des transactions énergétiques est l’option la plus logique pour garantir un avenir désirable sur le plan énergétique.

DISPOSITIF

Les Jeunes Écologistes revendiquent, afin de garantir un avenir désirable sur le plan énergétique, qui répond aux défis posés par les dérèglements climatiques et l’explosion du coût de la vie : 

  • La mobilisation de tous les moyens nécessaires pour parvenir, d’ici 2050, à un bouquet énergétique composé à 100% d’énergies renouvelables et produites localement, dans le cadre d’un plan de sobriété réduisant de 60% la consommation en énergie finale en 20504 ;
  • De faire de l’énergie un bien commun, en réorganisant sa production autour de coopératives d’énergie à capitaux publics majoritaires sur chaque bassin de vie ou région, avec des plans pour que chaque territoire soit autosuffisant en énergie ;
    • pour cela, de saisir, mobiliser puis démanteler les grandes entreprises énergéticiennes qui monopolisent et privatisent actuellement l’énergie dans le cadre d’un programme de rupture du système énergétique où les salarié-es seraient soutenu-es dans leur reconversion ;
    • d’accompagner les collectivités territoriales dans la mise en place de ces coopératives d’énergie, en y associant les moyens financiers et d’ingénierie associés massifs ;
  • D’organiser un programme massif de transformation du réseau électrique français, pour le rendre plus modulaire et accueillant des énergies renouvelables et pour l’organiser selon une production localisée, avec des solidarités entre territoires ;
    • pour cela, de soit mettre fin au monopole obligatoire d’Enedis sur les réseaux électriques détenus par les collectivités, soit mobiliser réellement Enedis dans cette direction ;
  • De créer une branche “Énergie” de la Sécurité Sociale, chargée d’organiser la distribution juste de l’énergie en garantissant à chacun·e une quantité décente d’énergie à coût abordable voire gratuit.
  1. Données de 2020 : https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-energie-2021/6-bilan-energetique-de-la-france#:~:text=Le%20bouquet%20%C3%A9nerg%C3%A9tique%20primaire%20r%C3%A9el,d%C3%A9chets%20et%202%20%25%20de%20charbon. ↩︎
  2. Le “Plan Messmer” est le nom communément donné au large plan de développement du nucléaire civil français dans les années 1970s. ↩︎
  3. Une Sécurité Sociale réformée, loin du processus d’étatisation que nous connaissons actuellement et qui tendra au contraire vers un retour des élections directe de ses administrateur·ices et plus de démocratie locale. ↩︎
  4. Données tirées du scénario Négawatt pour les élections présidentielles 2022; probablement à actualiser. ↩︎